Trois siècles après, un opéra inédit de Vivaldi

En 1714, le prêtre roux composait une 1ère version de “Orlando furioso”. Occasion de parler avec l’éditrice de cette rareté, mais aussi d’une passionnante édition Vivaldi déjà riche de plus de cinquante disques.

Rencontre Nicolas Blanmont
Trois siècles après, un opéra inédit de Vivaldi
©D.R.

A la fin du siècle dernier, Yolanta Skura, fondatrice du label Opus 111, lançait avec le musicologue italien Alberto Basso un projet un peu fou dans un secteur du disque qui, pourtant, parlait déjà de crise. Un projet alliant le commerce et l’art, le marketing et la musicologie : l’enregistrement intégral du fonds Vivaldi de la Bibliothèque Nationale de Turin, un fonds riche de centaines de partitions issues des archives personnelles du compositeur. On annonçait près de trois cents concertos, une quarantaine de pages sacrées, une trentaine de cantates profanes et une vingtaine d’opéras, le tout devant représenter une centaine de disques échelonnés sur vingt ans.

Treize ans plus tard, malgré une crise du disque de plus en plus aiguë, l’Edition Vivaldi est toujours là. Naïve, qui a racheté Opus 111 voici une dizaine d’années, a poursuivi l’entreprise, l’habillant qui plus est de pochettes dont le design est devenu une référence. Cinquante-deux disques ou coffrets ont déjà été publiés, et un minimum de trente-cinq autres sont encore prévus.

A la tête du projet depuis quelques années, Susan Orlando : américaine et polyglotte, longtemps directrice d’un festival de musique ancienne dans le Nord de l’Italie, cette violiste de formation avait d’abord été engagée pour faire entendre la voix de l’Institut pour les biens musicaux du Piémont auprès du label français. Avant de se retrouver rapidement seul maître à bord, directrice artistique de la collection et définitivement installée à Paris : “Je n’étais pas à l’origine une spécialiste de Vivaldi, mais je savais comment analyser et utiliser ces partitions. Et il y avait là une incroyable collection de musique passionnante ! J’ai vite compris que je serais plus utile en assurant la coordination de cette collection qu’en jouant ma viole de gambe devant des publics de 150 personnes !”

Même si le marché du disque a ses plus belles heures derrière lui, l’édition Vivaldi garde le vent en poupe et, surtout, un niveau suffisant de rentabilité pour être poursuivie. A telle enseigne qu’il ferait sens d’en faire la première véritable édition intégrale de l’œuvre du prêtre roux : avec l’immense fonds de Turin, bien sûr, mais aussi avec les œuvres qui ne s’y trouvent pas. Ainsi des sonates de l’opus 1, éditées à Amsterdam du vivant de Vivaldi : le compositeur avait envoyé ses partitions originales à l’éditeur amstellodamois et ne les avait donc plus dans sa bibliothèque, mais Orlando a eu la bonne idée de publier dans son édition l’excellent enregistrement de l’ensemble l’Estravagante. Ainsi aussi de divers inédits, retrouvés à Dresde mais aussi en Belgique, au château d’Enghien. Le nouvel “Orlando” inédit qui vient de paraître (voir ci-contre) se trouvait, lui, dans la bibliothèque de Turin. Et celle qui se nomme aussi Orlando de tempérer le propos, sourire aux lèvres : “Le fonds de Turin reste pour le moment notre focus. Le catalogue Riom recense 800 œuvres de Vivaldi, dont 450 à Turin, que nous aurons pris quinze ans à enregistrer. Il y aurait un sens à continuer, bien sûr, mais il faudra encore quinze années de plus ! Et j’ai quand même envie un jour de prendre ma retraite…”.

Pour sa directrice artistique, l’édition Vivaldi aura sans nul doute fait évoluer non seulement la connaissance, mais aussi la pratique de la musique du prêtre roux : “Prenez ce formidable bassoniste qu’est Sergio Azzolini : il va plus loin que tous les autres, il évolue constamment, il pose de nouveaux jalons. Et les autres bassonistes l’écoutent et essaient de le suivre. Nous aurons enregistré avec lui la totalité des 39 concertos pour basson de Vivaldi. 39 ! Tous fabuleux ! Et qui savait, avant notre édition, que Vivaldi en avait composé autant ? Aucun autre compositeur n’en a écrit plus que deux ou trois… La plupart des autres labels se contenteraient d’un disque avec trois ou quatre concertos, ou alors de disques mêlant des concertos pour divers instruments solistes mais Alberto Basso tenait à cet aspect monothématique des CD et à la dimension didactique de la collection, et nous gardons la ligne. Car l’aspect collection est aussi un élément de vente.”

Un des forces de l’édition Vivaldi tient aussi à ses pochettes, semblables à nulles autres dans le monde classique. “C’est Hervé Boissière, alors patron de Naïve, qui a eu cette idée d’une identité visuelle forte, loin de ces mauvaises reproductions de tableaux du XVIIIe siècle ou de ces portraits d’artiste un peu tarte que l’on voyait jusque-là. Puisque Vivaldi était le professeur de tant de jeunes filles, il s’est dit pourquoi ne pas mettre des jeunes filles – mais bien contemporaines, celles-là sur les pochettes ? Depuis, on a glissé l’un ou l’autre garçon, – et cela nous évite d’être accusé de sexisme ! – mais le style reste immédiatement reconnaissable. Nous travaillons chaque fois avec Denis Rouvre, un excellent photographe qui expose dans le monde entier. Presque tout le monde détestait au début, et presque tout le monde adore maintenant. Cela coûte évidemment plus d’argent et de temps que des pochettes traditionnelles, d’autant que nous y mettons des textes très élaborés, mais c’est du très bon marketing : le mélomane reconnaît immédiatement l’édition Vivaldi de Naïve, et il perçoit immédiatement quand il y a une nouveauté. En outre, pour le public plus jeune, cette modernité est parlante.”

© La Libre Belgique 2012