Disiz, à coeur ouvert

Il y a à peine trois ans, le rappeur décidait de tout arrêter en claironnant "Disiz the end".

Entretien, Marie-Anne Georges
Disiz, à coeur ouvert
©Dorlipo

Revoilà Disiz. Il y a à peine trois ans, le rappeur décidait de tout arrêter en claironnant "Disiz the end". De son vrai nom Sérigne M’Baye Gueye, l’artiste français connut son heure de gloire l’été 2000 quand sortit le simple "J’pète les plombs", inspiré de sa vision du film "Falling down" ("Chute libre") réalisé par Joel Schumacher avec Michael Douglas dans le rôle principal. Cinq albums et quelques malentendus plus loin - avec les médias, avec le milieu du rap, avec lui-même -, il se laisse pousser les cheveux et se lance dans le rock en sortant "Dans le ventre du crocodile" sous le pseudo Disiz Peter Punk. L’appel du rap semble en tout cas avoir été le plus fort car voilà Disiz qui rapplique avec "Extra-lucide" et ses 20 morceaux au flow abondant, au flux continu. Avec des rimes tantôt fines et légères, tantôt plus triviales et grossières (sur "Salauds de pauvres" notamment), le tout chapeauté par de l’électronique (boîtes à rythmes et claviers) et de l’organique (vraie batterie et vraie basse, insiste l’intéressé). Rencontre avec un artiste qui a la boulimie des autodidactes. Rappeur, mais aussi, à ses heures, auteur et acteur.

Pourquoi revenir ?

Quand j’ai voulu arrêter, c’était vraiment sincère. J’étais en décalage par rapport à la perception qu’on avait de moi et de ma carrière. Par ailleurs, le rap français connaissait un climat délétère, très agressif, inspiré par la figure de proue 50 Cent aux Etats-Unis et cela me déplaisait.

Quel a été le déclic ?

Entre-temps, le rap a changé. Le fait de prendre du recul m’a permis de réaliser un petit travail d’introspection, je me suis recentré, c’est tout ce que je raconte dans le disque. Plutôt que de me dire : j’aime pas le rap tel qu’il est, j’ai compris qu’il fallait simplement que je fasse la musique et le rap que j’aime.

Est-ce pour cela que vous ciblez “les gros seins, les grosses cylindrées, la pub, l’amour qui n’est pas un clip de R’n’B”?

Pour moi, le rap reste un combat, une musique de combattant. Le premier morceau d’"Extra-lucide", "Combien de temps", il faut le percevoir comme un menu. J’évoque un climat un peu spécial qui prend place en France. En même temps, je n’invente pas la roue, je ne suis pas en train de dénoncer des choses que personne ne voit. Je veux avant tout dresser un état des lieux.

Le rap, c’est jusqu’à quel âge ?

Je pense qu’il n’y a pas d’âge limite. Le rap est une musique qui a été créée fin des années 70, début des années 80. Au départ, cela a été considéré comme un épiphénomène. On se rend compte aujourd’hui que c’est comme le rock, tout simplement. C’est une musique qui a ses différences, qui fait partie d’une culture, le hip-hop. Elle n’est pas marquée dans le temps, elle va continuer d’évoluer. Elle a plusieurs branches. Comme dans le rock, y’a le métal, le folk, le hard rock, tout ça. Il n’y a pas de date de péremption sur cette musique-là.

A un certain moment, vous avez repris des études “pour me prouver des choses inutiles et obtenir un diplôme afin d’authentifier tout ce que j’ai appris tout seul”, écrivez-vous dans la bio qui accompagne votre disque…

J’ai passé mon bac puis j’ai commencé un début de licence de droit. J’ai arrêté parce que le droit, ce sont des études vampirisantes. Je suis père de quatre enfants et il fallait remplir le frigo. Il a fallu que je travaille. J’ai donné des cours de dramaturgie à des élèves en réinsertion scolaire au Théâtre de l’Odéon. Cela m’a fait beaucoup de bien d’arrêter. Je n’aurais jamais pu faire ce disque, sans être passé par une période où je suis un peu revenu aux fondamentaux, en fait.

Votre site, www.disiz.fr, comprend toutes les paroles des chansons augmentées de références, vidéos et même des explications de textes. A qui les destinez-vous ?

Chaque mot sur ce disque n’est pas là pour rien. Pour le coup, mes études m’ont aidé, je fais davantage attention à ce que je dis. Quand j’emploie le mot "désorienté", étymologiquement, cela veut dire "détourné de l’Orient". Et sur le site, je pousse les explications plus loin. Je ne sais pas qui est mon public. Sincèrement, je ne suis pas dans la stratégie, mais dans la générosité. En faisant cela, je ne me dis pas que je m’adresse à untel ou untel. Je donne le maximum que je peux donner.

Vous aimez aussi beaucoup citer des auteurs. Tolstoï, Malcolm X, La Rochefoucauld…

J’ai besoin de dire à qui j’ai emprunté. Je veux citer mes sources parce que sinon, j’aurais l’impression d’être un voleur. Je m’inspire d’eux. Et c’est aussi parce que si, pour le coup, cela peut stimuler un petit d’une cité, qui aime le rap, à lire Tolstoï ou à lire Schopenhauer, à se demander qui est de La Tour, et bien je me dis qu’au moins, ça aura servi à quelque chose parce que j’aurai transmis un tout petit peu de gamberge. Voilà, humblement, c’est juste cela.

Extra-lucide, un CD Universal

En concert le 10/02/2013 à 20h à l’AB. 25 €. www.abconcerts.be

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