Gonzales, l’amuseur public

Gonzales apparaît certes comme un grand artiste mais plus encore comme un original. Un érudit comique, un avant-gardiste fantasque... L’homme est sans doute victime de sa fantaisie. Trop drôle pour être totalement pris au sérieux.

Nicolas Capart
Gonzales, l’amuseur public

Peu avant sa énième visite en terres bruxelloises - "Vous avez remarqué comme je viens souvent en Belgique ces temps-ci?" ironisait déjà en mai le musicien dans le Musée des Nuits Bota -, nous parcourions la toile en quête de quelques éclats de verve de monsieur Jason Beck. Quelques mots bien corsés façon Chilly déversés sur l’un ou l’autre plateau télé. Mais après visionnage de plusieurs interviews parcimonieusement données par le Canadien, on s’aperçut, déçu, que souvent il était incompris. Aux yeux de ces médias, en l’occurrence français, Gonzales apparaît certes comme un grand artiste mais plus encore comme un original. Un érudit comique, un avant-gardiste fantasque... Un pianiste virtuose qui aime le rap, c’est tellement amusant! L’homme est sans doute victime de sa fantaisie. Trop drôle pour être totalement pris au sérieux.

Pourtant, s’il est un cœur, Chilly Gonzales est surtout une tête. Un homme cultivé qu’on se plait à écouter. Une fois encore, de retour dans la capitale pour s’offrir une AB (sold out), il a joué le grand professeur, le vulgarisateur éclairé, comique et didactique. Quatre mois déjà qu’il promène les mélodies et les accords de son second "Solo Piano", sorti huit ans après l’épisode premier. Entre-temps, celui-ci s’est offert quelques détours par le rap (seul ou au sein des Puppetmastaz), par la pop (pour lui même ou en tant que producteur) ou par l’électronique (en travaillant avec Boysnoize ou Erol Alkan). Autant de déviations qui font de lui l’artiste populaire qu’il est. C’est néanmoins cette réalisation classique de 2004 qui a le plus vendu dans son vaste catalogue. Pardoxal, à son image.

Notre hôte entame le show silencieux, et se contente d’une entrée pianotée en guise d’introduction. Assis de profil par rapport à la foule, dans son éternel peignoir de scène et vêtu de ses incontournables pantoufles. Très vite, il finit par nous adresser la parole. Ça n’aura pas duré longtemps. "Depuis l’entame de cette tournée" dit-il, "les morceaux de Solo Piano II ont évolué, vécu, changé... Si vous les connaissez, vous entendrez. La différence, c’est que c’est plus aéré, il reste de l’espace pour l’imagination." L’esprit flâne en effet sans peine au fil de partitions que l’on oublie très vite, les yeux fermés. Une chance, les sièges de velours rouges ne sont pas confortables, on eut tôt fait de s’assoupir d’aise. Chilly commence donc sa leçon, histoire de nous tenir alerte.

Elle débute par l’exploration du "G Major", son accord préféré. "Le Sol majeur des Français" lance Gonzales d’un air et d’un accent moqueurs. Une petite pique à Sébastien Tellier plus tard, nous voilà déjà à l’Arpeggio et, cette fois, c’est une référence à Daft Punk ("Aerodynamic", NdlR) pour exemplifier. Le temps de railler un brin les illuminés du "piano subventionné" qui aventurent leurs mains à l’intérieur - "comme s’ils voulaient nous faire comprendre qu’au niveau des touches noires et blanches, ils avaient exploité toutes les possibilités" - et nous atterrissons sur l’élégant "White Keys". Avec lui, on applaudit l’entrée du quatuor de cordes.

Gonzales dénonce ensuite "le fascisme rampant des accords majeurs" et fait pouffer l’assemblée en s’essayant à quelques versions "extrême droite" de "Frère Jacques" ou "Joyeux Anniversaire". On rit puis on en vient à l’étude du Waltz, prétexte pour arriver au rap en passant par la soul. Et Chilly décoche enfin son flow de emcee, au moyen de "Bongo Monologues" transpercés de violons. Une fois encore on passe un excellent moment mais tout cela semble un peu récité. En début de show, Gonzales expliquait que sa musique était surtout "question d’intimité". Jeudi, dans cette AB bruyante et trop achalandée, c’est peut-être elle qui a le plus manqué.