Etudier Booba en classe de français?

La question semble farfelue, voire indécente. Pourtant, derrière l'image de caïd des cités et le flow d'insultes, il y a du génie chez l'autoproclamé Duc de Boulogne. Figures de style, musicalité: et si Booba méritait le surnom de "nouveau Céline"? Découvrez notre analyse.

Guillaume Gautier
Etudier Booba en classe de français?
©reporters

"Défendre Booba en société n'est pas une chose aisée." Difficile de donner tort à Snatch Mag, qui tirait le portrait de l'autoproclamé Duc de Boulogne lors d'un long entretien à l'occasion de la sortie de son album Lunatic. C'est que le rappeur français bénéficie d'une image peu reluisante, celle de la terreur des cités bodybuildée dont les chansons se résument à des allusions sexuelles à répétition, des images de la femme et de la réussite qui dérangent et un langage ordurier à souhait.

Certains n'hésitent pas à passer outre ce vernis bien terne, et font de B2O un génie littéraire des temps modernes. "C'est le nouveau Céline" proclame Thomas Ravier dans la très sérieuse Nouvelle Revue Française dès 2003. L'essayiste français va même jusqu'à oser le néologisme de métagores pour qualifier les lyrics de Booba."Des rapprochements qui n'ont pas lieu d'être (…) une apparition vénéneuse, rétinienne, brusque, brutale, impossible à se retirer de la tête." Et si, finalement, la question méritait d'être posée? Et si Booba valait la peine d'être écouté?

"Avant d'écrire, je me dédouble" déclare l'intéressé à Snatch Mag. Un homme qui, dans son écriture, a tout du poète des temps modernes: "J'écris beaucoup en voiture, ouais. Une main sur le volant, et l'autre qui tape des rimes sur mon BlackBerry." Voilà pour la forme. Quant au fond, B2O ne s'en cache pas: "Je n'ai aucun message, je n'en ai rien à foutre. Je prends autant de plaisir à écrire un truc sur la chatte à ta grand-mère que sur Malcolm X, tant que c'est bien écrit." Booba, c'est la rime pour la rime, l'enchainement de punchlines à en frôler l'épilepsie. L'art pour l'art. Une sorte de néo-parnassien, en somme, couplé au langage ordurier célinien pour un cocktail aussi inédit que détonant qui mérite qu'on s'y attarde. Au point de l'envisager au programme des classes de français?

Photo: Reporters

À l'heure où l'enseignement tente tant bien que mal d'intéresser les étudiants à la poésie, l'idée a tout pour séduire. Enfin, presque tout. Parce que sur les bancs comme en société, Booba fait grincer des dents. Comment justifier ce flow d'insultes auprès des élèves et, surtout, de leurs parents? Dans une école où Céline peine déjà à se faire une place, son "successeur" trouvera-t-il un jour droit de cité? Très peu probable.

Pourtant, la panoplie de B2O n'a rien à envier à certains poètes modernes. Écouter un album du patron du rap made in France, c'est l'assurance d'une révision complète des figures de style de la langue française. "J'suis meilleur que Molière" proclame-t-il d'ailleurs lui-même dans Garde la Pèche. On reconnait bien là la tendance hyperbolique d'Elie Yaffa, son nom à la ville.

L'hyperbole, c'est d'ailleurs l'une des figures de style fétiches de Booba. Logique, dans un monde du rap qui aime taper dans la surenchère. "Tellement de diamants sur ma montre, je ne sais même plus quelle heure il est", entend-on ainsi dans Game Over. Ce n'est évidemment pas la seule corde à l'arc du rappeur. Petit aperçu de l'éventail du Duc de Boulogne.

Au-delà de la classique métaphore ("Ce n'est pas que je n'aime pas me mélanger, mais disons que les aigles ne volent pas avec les pigeons"), Booba nous offre au fil des punchlines un peu d'oxymore ("Sous l'œil éternel d'une étoile filante"), une flopée de personnifications ("Trop de punchlines le rap à Parkinson") mais aussi de l'antithèse à foison ("Ma parole est de platine, ton silence est d'or"). Pour couronner le tout, impossible de ne pas évoquer le chiasme. Ce croisement d'éléments dans une phrase permet de renforcer l'antithèse, et B2O en joue à merveille dans Double Poney. La preuve? "Tu t'fais des casse-croûte, j'me fais des restos. J'envoie des diamants à ma go, t'envoies des textos." Magistral, tout simplement.

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Côté sonorités, l'homme de Boulbi (Boulogne-Billancourt) est également au-dessus de la mêlée, verlan à l'appui: "Le vice est àl bien vi-ser, la haine est viscérale" balance-t-il dans Bakel City Gang. Mélange exquis d'assonances et d'allitérations. La musicalité, ça parle beaucoup au rappeur. Pour lui, le son passe avant le sens. Démonstration avec cette déclaration lors d'un entretien pour Konbini: "Je marche beaucoup aux sonorités, à la rythmique dans ma manière d'écrire. Le choix des mots, leur longueur et leur nombre, c'est capital pour le flow."

Malgré une qualité d'écriture évidente sous les insultes, Booba n'est sans doute pas près d'intégrer les programmes scolaires. Ses traits de génie restent ensevelis sous des paroles qui dénigrent la femme et vantent les délits comme moyens d'ascension sociale. Il faudrait un recul universitaire pour envisager la forme en oubliant le fond, que le rappeur décrit lui-même comme secondaire.

B2O à l'Université, alors? Difficile à imaginer, au vu du conservatisme culturel dont font preuve la plupart des facultés de lettres. N'en déplaise aux aficionados de Booba, l'homme du 92 ne devrait pas être étudié de sitôt. Ils se consoleront peut-être dans quelques années, en voyant leur poète se placer dans la lignée des Céline et Artaud. Et ils pourront alors se vanter d'avoir été les premiers à mettre le doigt sur le talent là où les autres ne voyaient que l'ordure. En attendant, ils trouveront refuge dans cette punchline visionnaire, tirée de Pitbull: "J'suis trop en avance pour leur demander l'heure."

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