Une Gay Pride sous tension ?

Ce samedi 18 mai, gays, lesbiennes, bisexuels et transgenres défilent dans les rues de la capitale pour défendre les couleurs de leur arc-en-ciel.

Nicolas Capart
Une Gay Pride sous tension ?
©REPORTERS

Depuis l'année 1990 et la suppression de l'homosexualité de la liste officielle des maladies mentales publiée par l'Organisation mondiale de la santé, le 17 mai est devenu "Journée mondiale de lutte contre l'homophobie". Ce comportement "intrinsèquement désordonné" que décrivait jadis le Cardinal Joseph Ratzinger devenu Benoît XVI. À quelques encablures de la grand messe bruxelloise de l'homosexualité, plus que jamais ce tabou brûle les lèvres. Aux États-Unis, le Delaware est devenu début mai le 11ème état d'Oncle Sam à autoriser le mariage gay et le débat à l'échelle nationale a été initié. Une question toujours actuelle que la ferveur et la colère de l'Hexagone ont rendu brûlante. Du plat pays, au fil des actualités colportées et des images de fureur diffusées, on a vu nos voisins français descendre dans la rue pour s'exprimer avec force sur le sujet. "Nous sommes tous des enfants d'hétérosexuels", on a scruté ces mots rédigés sur les calicots. Et ces regards haineux prêts à en découdre, brandissant l'étendard de la moralité.

Ancien journaliste, Michael François est aujourd'hui coordinateur et responsable communication de l'asbl Ex-Aequo, porte-parole du Secrétaire d'État bruxellois en charge du Logement Christos Doulkeridis et conseiller communal écolo à la ville de Bruxelles. Militant homosexuel, il analyse les évènements récents: "On est surtout surpris et déçu de voir qu'en 2013, dans un pays démocratique comme la France, on puisse en arriver à des discours prônant insidieusement la discrimination et la lutte contre une société égalitaire. Une homophobie latente, consciente ou non, qui fait prendre conscience que le combat est loin d'être terminé. De l'étonnement, de la déception, mais aussi une peur de contagion de laquelle les pouvoirs publics et le tissu associatif se doivent de nous prémunir. Certes, il y eut des avancées législatives, et notre pays a, sur la question du mariage gay, dix ans d'avance sur ses voisins. Mais peut-être a-t-on trop longtemps vécu sur nos acquis en Belgique. En 2003: le mariage et l'adoption. En 2007: on a renforcé l'arsenal législatif, en donnant au caractère homophobe une sévérité justifiée. Et là, on s'est dit que c'était bon, que tout était réglé... Malheureusement, l'année 2012 fut émaillée de faits divers, comme l'assassinat d'Ishane Jarfi à Liège. À l'époque, tous nos politiques ont juré main sur le cœur qu'ils voulaient faire de la lutte contre l'homophobie une priorité nationale. Ce furent les mots exacts de Madame Milquet. Un an plus tard, je ne vois toujours rien venir... Il est temps pour les autorités compétentes de mettre les mains dans le cambouis."

Le Centre pour l'égalité est actuellement seul gardien des statistiques existantes en matière d'homophobie. En 2012 ont été ouverts 13 dossiers d'agressions physiques et 40 dossiers concernant des cas de harcèlements ou des discours de haine. Les autres cas recensés ont attrait à des discriminations à l'embauche, des problèmes de relations de travail ou d'accès au logement. "Ce sont des cas de figure très concrets... On ne veut pas seulement dénoncer le fait qu'on nous traite de sales pédés!" sourit (jaune) notre interlocuteur.

"Avec Ex-Aequo, l'un de nos objectifs est aussi la lutte contre l'homophobie dans le milieu médical. Des attitudes de jugements, des remarques, des regards accusateurs suite à un test de dépistage du SIDA ou à la contraction d'une infection sexuellement transmissible qui peuvent avoir des conséquences dramatiques (...) D'autant que les chiffres sont à remettre en perspective, car calculés sur base de plaintes. Nombre de personnes ne déposent pas plainte, car elles n'assument pas leur homosexualité ou redoutent une réception hasardeuse de la police – là aussi il reste beaucoup à faire. La Belgique est un pays ouvert, moins conservateur que la France, mais où règne une homophobie latente. En ce sens le débat français fait tâche d'huile."

Même son de cloche du côté du président de l'association Arc-en-Ciel Thierry Delaval, qui ne pense pas que "la France soit vraiment plus homophobe que la Belgique" et qui estime que l'on "est loin d'avoir le pays à la population la plus tolérante du monde". Celui-ci qui est aussi délégué de l'UE et membre de la représentation permanente de la Belgique auprès des institutions européennes était aux premières loges, il y a a dix ans, quand la Belgique adopta le mariage gay. Il se souvient: "À l'époque, il n'y avait pas eu de telle mobilisation des individus. C'est sans doute dû à la mixité de la Belgique et à sa proximité avec les Pays-Bas. Nos voisins du nord étaient en avance, cela s'est transmis par effet de contamination." Mais la contamination s'est arrêtée à la frontière franco-belge. La République bleu-blanc-rouge fut un point de non-recevoir, et la tendance s'est propagée plus loin, en Espagne notamment. Les travaux du politologue de l'ULB David Paternotte explorent ces niveaux de perméabilité. La grande influence du mouvement psychanalytique français sur les milieux du pouvoir permet aussi de l'expliquer. En ce qui concerne la Belgique, Thierry Delaval, lui, invoque des circonstances politiques et des opportunités.

"En 2003, nombre de bourgmestres ont déclaré qu'ils ne célèbreraient pas d'unions entre homosexuels. Les échevins le faisaient à leur place... Puis cela s'est tassé. Le débat est vite passé parce que ce fut une période exceptionnelle de majorité laïque. Celle d'un gouvernement libéral-socialiste à l'époque, avec, fait rarissime, éviction de la frange des partis sociaux-chrétiens du gouvernement. Et une envie des politiques en place de se démarquer avec une vision moderne de la société civile. Il y eut aussi une très grande modération du clergé, qui n'a pas approuvé le projet mais ne s'est pas lancé dans une croisade, comme cela a été le cas en France récemment."

Néanmoins, le ton de l'Église belge semble avoir changé. Les dernières sorties de Msg. Léonard dans la presse n'ont fait qu'attiser des échanges déjà incandescents autour de la question de l'homosexualité ou du mariage gay. L'archevêque de Malines-Bruxelles a ainsi encouragé les LGBT à "assumer leur situation dans une forme de célibat et d'abstinence" et déclaré qu'il y avait "du panache" dans la mobilisation des catholiques français dans les débats de société. "Ces propos, on peut les entendre dans la bouche d'une femme au foyer qui entretiendrait ce type de discours par peur" nuance Michael François. "Je ne pense pas que Msg. Léonard veuille faire du mal. Il s'agit d'incompréhension. Malheureusement, d'autres instrumentalisent son message. Les extrémistes religieux, catholiques ou musulmans, s'en servent pour affirmer que l'homosexualité n'est pas naturelle. Avec tous les raccourcis connus, à savoir que les gays sont des obsédés sexuels, que ce sont des personnes efféminées, etc. Des caricatures qui peuvent s'avérer destructrices. Ce n'est pas un hasard si la difficulté de se vivre homosexuel est la première des causes de suicide chez les jeunes. Ils n'ont pas confiance dans le fait que la société les accepte tels qu'ils sont."

Symbole ou gage de tolérance, c'est un Premier ministre ouvertement homosexuel qui siège à la tête de notre Belgique fédérée. Un cas de figure qui ne fait plus exception au détour du Vieux Continent , rappelle Thierry Delaval. "C'est également le cas de la première islandaise (Jóhanna Sigurðardóttir), des maires de Paris (Bertrand Delanoë) ou de Berlin (Klaus Wowereit), et d'au moins deux députés du parlement polonais. Partout en Europe, des hommes et des femmes politiques de premier plan affirment leur homosexualité." Et Michael François de conclure: "On a en effet Elio Di Rupo, Jean-Charles Luperto (Député PS, Président du Parlement de la Fédération Wallonie et bourgmestre de Sambreville), quelques personnalités politiques qui s'assument, et c'est très bien. Dans le milieu du showbiz, les choses bougent. C'est super de diffuser des séries-télé mettant en scène des héros gays, c'est bien d'avoir un Premier homosexuel... Mais sous le maquillage, il faut des efforts structurels et une vraie prise en compte au niveau politique."

Si sa gay pride 2013 ne dégénère, notre vieux Royaume de Belgique aura l'occasion de prouver qu'il a toujours le vent en poupe et que, sur des questions de modernité, il est loin d'être grabataire. Bien sûr, souffleront encore plus que probablement quelques vents contraires. C'est la rançon du droit à l'expression, une autre fondamentale de nos libertés. Mais ne dit-on pas que cette dernière s'arrête là où commence celle des autres? Pour garder son avance, Bruxelles tâchera de ne pas l'oublier.

Infos: www.exaequo.be p>Infos: www.arcenciel-wallonie.be