A la table libertine de Don Giovanni

L’opéra-bouffe de Mozart s’invite au Carré. On y chante, danse et mange dans une version inédite de "Don Giovanni", entre cuisine et opéra.

Laurence Bertels
A la table libertine de Don Giovanni

Ne chargez pas votre frigo. Ni votre agenda. Courez plutôt à Mons. Pour vous ouvrir l’esprit et l’appétit, le Festival au Carré vous y convie à une fête des sens, une expérience rare et comiquement savoureuse, une version inédite de "Don Giovanni", entre cuisine et opéra.

On l’oublie peut-être mais Mozart avait qualifié d’"Opera Buffa" son "Don Giovanni", emblème suprême de la séduction. Casanova, lui, autre spécialiste du genre, écrivait volontiers ceci : "Cultiver les plaisirs des sens a toujours été mon occupation principale et je n’en ai jamais eu de plus importante."

Brassant allégrement ces deux ingrédients, Laika et Muziektheater Transparant, deux compagnies flamandes et breugheliennes à leurs heures, ont monté un opéra-bouffe des temps et du cirque moderne pour y satisfaire papilles, pupilles et portugaises. Plaisir et confort garantis. Nul besoin en effet de chercher une cantine près du théâtre puisque l’on y mange pendant qu’ils y chantent.

Grâce à l’ingénieuse scénographie circulaire de Peter De Bie, chacun, alléché par l’odeur de bruschetta, s’installe à table et profite de son champ de vision, lequel lui permet non seulement de jeter un regard indiscret en cuisine - via la fenêtre sur salle - mais aussi de suivre de bout en bout les péripéties de Don Giovanni, Leporello ou encore Donna Elvira au sein d’un opéra qui s’achève de manière très morale par une orgie sucrée. Giovanni en effet, fond littéralement pour ces dames puisqu’il est représenté en chocolat. Et les spectateurs, bien que repus par leur gazpacho de verdure et leur risotto préparés in situ, tremperont avec joie leurs profiteroles dans ce fondant de rêve.

Théâtre des sens, comme il se définit lui-même, Laika, souvent invité à l’étranger, monte des installations et spectacles sensoriels pour enfants, jeunes et adultes. Pour ses directeurs artistiques Peter De Bie et Jo Roets, le monde est un merveilleux terrain d’exploration. Et cela se sent. Tous deux cherchent toujours à étonner. Comme ils l’avaient déjà fait avec "Cucinéma", ce grand moment de théâtre culinaire et de cinéma muet programmé aux Halles en décembre 2011.

Laika s’est ici associée au Muziektheater Transparant, maison de production qui explore les limites artistiques du théâtre musical et de l’opéra. Pour que la soirée soit réellement festive, Jan Van Outryve a remis la musique au goût du jour avec une partition pour orgue Hammond, guitare basse et violon, une franche réussite. A la fois intime et virtuose, le groupe musical laisse exploser l’humour et la beauté de l’opéra mozartien avec ce mélange d’éléments comiques (buffa) et tragiques (seria) qui caractérise "Don Giovanni" dont le célèbre "Ma in Ispagna son gia mille e tre" sera presque entonné en chœur par le public.

Très à la hauteur également, les chanteurs, qui passent sans transition du flamand à l’italien, n’hésitent pas à donner du corps et de la voix tout en évoluant au cœur du public, en montant sur les tables, en occupant le plateau avec une rigueur et une précision bien dissimulées sous les sourires généreux des soprano Laurie Janssens (Zerlina, qui n’hésitera pas à sortir de la cuisine en brandissant son couteau), Astrid Stockman (Donna Elvira) et Marnie Zschöckner (Donna Anna) pendant que Don Giovanni, baryton-basse comme il se doit, œuvre côté cour, bien entendu mais aussi côté fourneaux. Le ton, on l’aura compris, est à la farce jubilatoire doublée d’une métaphore culinaire gargantuesque sans gâcher pour autant la finesse artistique de cet "Opera Buffa". Puisse-t-il souvent remettre le couvert.

Mons, Manège, les 30 juin, 1er et 2 juillet à 20 h. Prix : 25 €. Menu 3 services et boissons comprises. Infos & rés. : 065.39.59.39, www.lemanege.com

Bruxelles, Halles de Schaerbeek, du 8 au 11 novembre. Infos & rés. : 02.218.21.07, www.halles.be