Jeronimo reprend la route

Le Liégeois avait annoncé la fin de son groupe en 2010, mais il a retrouvé inspiration et sérénité dans le lumineux album "Zinzin".

Sophie Lebrun
Jeronimo reprend la route
©Reporters

Juin 2013. Fize-le-Marsal, charmant village de 800 âmes, dans la commune de Crisnée. Au milieu du village, une Ford Mustang 1965 bleu électrique attire l’attention : celle du Liégeois Jeronimo. Jérôme Mardaga, de son vrai nom, est ici chez lui. Fize est le village où il a grandi, et celui où il est revenu vivre il y a peu. Tout près de l’ancienne ferme familiale où il jouait, enfant, et, plus tard, répétait avec ses amis musiciens. Tout près aussi de l’église Saint-Martin qui surplombe la route. C’est là, dans cette “capsule hors du temps”, dans cet édifice chargé de souvenirs ( “l’église, toute la famille y passe, ne fût-ce qu’au début et à la fin”) qu’il a enregistré, en solo, son 4e album. Le très beau, virevoltant et très belge “Zinzin” (cf. LLC 15/5). “Une fois les chansons écrites, j’ai voulu fixer les choses très vite”, explique-t-il. “Je suis venu ici tous les jours pendant un mois” – il n’y a qu’une messe mensuelle à Fize. Des sessions discrètes. “ Je ne jouais pas de batterie pendant la nuit. On a juste bu quelques bières le dernier jour, avec le régisseur, en écoutant des morceaux; mais rien de sacrilège, non.” Un travail rythmé par le son des cloches, toutes les demi-heures.

Un album inespéré, quoi qu’il en soit. En 2010, Jérôme Mardaga, fatigué par les tournées incessantes, les ventes en demi-teinte du 3e album, le délitement de l’industrie du disque, annonçait la fin de Jeronimo. En avril 2013, toutefois, il réapparaissait sous ce nom : au volant de sa Mustang, dans un mini-clip façon road-movie bercé par la ballade “Irons-nous voir Ostende  ?”. Ce n’est pas un hasard. Les villes, les paysages, les lieux insolites, la route elle-même – sans compter l’enfance, omniprésente – sont des éléments qui balisent le parcours artistique de Jeronimo, en particulier l’épique “Zinzin”. Bonne nouvelle, au fait : l’auteur de “Ton éternel petit groupe” repart en tournée, en compagnie des fidèles Thomas Jungblut (batterie) et Calogero Marotta (basse).

Le Lac de Garde, en Italie. Il donne son nom à un titre instrumental dans “Zinzin”. “C’est là que le processus d’écriture s’est remis en marche. J’étais en vacances pour les fêtes de fin d’année, mon frère habite là-bas. Je me suis mis à écrire une chanson par jour. On avait fait une sorte de concours avec un ami italien, là-bas, qui tient une cantine et fait de la chanson. Il n’a pas tenu le pari, mais moi j’ai continué. Les choses s’étaient un peu réenclenchées, peu avant, quand j’avais produit l’album de Marc Dixon : je m’étais dit “tiens j’y arrive encore, et je prends du plaisir à le faire”.

La route. “Qu’il brille ou qu’il vente/Irons-nous voir Ostende ?/Je passerai te prendre/Avaler l’E40”, chante Jeronimo. “J’aime bien la route. On en a fait beaucoup, enfants. Vers l’Italie notamment. J’adore faire 1000 km. Les stations-service sont des endroits qui me fascinent.” Dans le clip “J’ai les mains qui tremblent” (2007), Jeronimo apparaissait déjà au volant d’une vieille Jaguar. “Mon frère est constamment sur la route et bosse dans le sport automobile. Mes parents partent en moto au Maroc. Il y a une espèce de tradition familiale, de fascination pour la route, les roues, les moteurs.”

Ostende. “Ostende, c’est le bout, la fin de la Belgique, du continent. Une ville très étrange, pas belle en soi mais…” Une destination romantique, comme l’insinue la chanson ? “Oui, mais la vision romantique est une constante de mon travail. Une église aussi, c’est très romantique. Et cela se retrouve aussi dans les teasers que je poste sur le Net : des plans fixes avec des paysages assez larges. Je filme cela moi-même, de façon très simple, en posant mon appareil photo.” Dans le clip de la chanson “Irons-nous voir Ostende ?” défilent non pas des images de la Reine des plages mais de… falaises normandes. “Un peu par hasard, je me suis retrouvé là pendant une semaine, j’ai filmé ces paysages, et je me suis dit qu’après tout, cela ressemblait à l’Angleterre. J ’ai longtemps été fasciné par l’Angleterre, sa culture, sa musique, ses paysages. Ostende, c’est là où on fait le saut.”

Liège-Bastogne-Liège. Sujet bien belge que le cyclisme, surtout quand il est abordé sous l’angle du fervent supporter – dans la chanson “La mort solitaire de Frank Vandenbroucke”. “J’étais ado, on était toujours à l’arrivée de Liège-Bastogne-Liège avec mon frère, c’était super. Le titre, lui, s’inspire de celui de Bob Dylan “The Lonesome Death of Hattie Carroll” – un fait divers sur une servante noire qui se fait battre à mort. J’ai greffé là-dessus ce souvenir de Frank Vandenbroucke. C’est venu simplement, je me disais : il faut un personnage du paysage belge que tout le monde connaît, avec un destin particulier – tragique en l’occurrence.” Des références belges pleinement assumées, donc. “J’ai voulu ancrer cet album ici, oui. Et cela va plus loin : quand on le réécoute, on entend des pointes d’accent ici ou là. Dans le passé, je les aurais corrigées; ici pas.”

Paris. “La chanson “Paris petite conne” évoque mes relations ratées avec le business musical parisien. Je n’ai vraiment pas que des bons souvenirs là-bas. Pas parce que ça n’a pas marché – je savais que ça allait être compliqué, que ce que j’avais n’était pas assez “cuit” pour le public français. Mais plutôt la découverte des gens là-bas, dans les grosses maisons de disques, la façon dont leur système fonctionne, dont ils dépensent l’argent, leur arrogance par rapport à la musique en général. Je ne sais pas si c’est toujours comme ça aujourd’hui…”

Berlin est aussi personnifiée dans “Zinzin” (“Ta nuit dans les bras de Berlin”). Ville tentatrice ? “C’est la tentatrice nocturne, oui. La première fois, c’est comme ça qu’elle m’est apparue. J’étais en tournée avec le chanteur anglais Mark Gardener. On a tout de suite senti : ouh là, ici c’est “dangereux”, c’est plus fort que nous… On a passé une nuit blanche à se promener dans la ville avec l’ingénieur du son. J’y suis retourné deux ans après, bosser dix jours avec Marc Morgan. On enregistrait la nuit, et je passais les journées à me promener, à redécouvrir les lieux que j’avais vus dans les films de Wim Wenders.”


En tournée du 13/9 au 28/2, de Bastogne à Mons en passant par Liège, Charleroi, Bruxelles…

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