“Les Françaises sont des feignasses”

Le chef français Hervé Niquet est invité cette saison tant par Bozar que par la Monnaie. Rencontre avec un musicien atypique et passionné qui ne pratique pas la langue de fois.

Nicolas Blanmont
“Les Françaises sont des feignasses”
©Michel Crosera

Voici quelques mois déjà qu’Hervé Niquet fréquente assidûment Bruxelles. Depuis que ce chef français de 55 ans a été, en 2011, nommé chef du Vlaams Radio Koor, et qu’il y enregistre des cantates oubliées composées pour le Prix de Rome avec le Brussels Philharmonic, pendant orchestral du VRK et issu comme lui des ensembles de la VRT. Et plus encore depuis que Bozar lui a donné carte blanche (un terme plus exact, et qu’il préfère à celui de résidence), lui qui est aussi, avec son Concert Spirituel, un des baroqueux les plus en vue de la scène internationale. “Je suis ravi de cette carte blanche ! On m’a déjà laissé faire un truc invendable dont je rêvais depuis 25 ans : la messe à soixante voix de Striggio. Puis je leur propose les Chants d’Auvergne de Canteloube, avec Anne-Sofie Von Otter, et ils me disent banco ! Et enfin je dis : et si on commémorait l’année Rameau avec la recréation d’un opéra oublié depuis plus de deux siècles, Les Fêtes de l’Amour et de l’Hymen ? Et ils me disent : pourquoi pas ? Alors je dis, youpi, allons-y !”

Von Otter ? Niquet avait envie de retravailler avec la mezzo-soprano suédoise depuis qu’il l’avait dirigée à l’Opéra de Bâle dans une version décoiffante de “La Grande-duchesse de Gerolstein” : “C’est une diva, mais passionnée par le jazz et la chanson française comme par Richard Strauss, et je l’adore. Cette œuvre est un sommet de la littérature poétique française, je l’avais déjà dirigée et je rêvais de la refaire avec Anne-Sofie.”

Et quand on demande à Niquet s’il ne préfère pas travailler, dans ce répertoire, avec une chanteuse française dont la prononciation serait, suppose-t-on, impeccable, il répond, caustique : “Ah vous trouvez ? Les Françaises sont des feignasses.” C’est du off, Monsieur Niquet ? “Non, ce n’est pas du off : vous pouvez me citer, et même titrer “Les Françaises sont des feignasses” ! Notre langage est difficile à projeter. Il y a des artifices, qui ont été élaborés depuis le début du XVIIe siècle, que j’ai répertoriés depuis 35 ans et que je mets en pratique. Les étrangers sont toujours en demande d’une technicité pour apprendre la projection du français. Et ils travaillent, parce que c’est pour eux un gain d’énergie incroyable. Mais les chanteurs français ne travaillent pas tous autant, même si les choses commencent à changer.”

Quand on demande à Niquet pourquoi il complète Canteloube avec la Pathétique de Tchaïkovski, lui qu’on présente – non sans raison – comme un défenseur inlassable du répertoire français, il répond sans détour : “C’est un plaisir très égoïste, mais pour l’orchestre autant que pour moi ! Cette œuvre est un grand jeu rythmique, et un grand jeu rhétorique. Ce n’est pas russe du tout, ni grandiloquent : nous avons retiré ce vernis, et notre version va peut-être déranger, mais tant pis ! Et les autres raisons, je m’assois dessus !”

L’orchestre ! Niquet est intarissable quand il s’agit de parler de son chœur bruxellois ( “Un des trois meilleurs au monde” dit-il, enthousiaste) mais aussi quand il évoque le Brussels Philharmonic : “L’orchestre et moi avons un rapport très passionnel. Je leur ai proposé des choses improbables, avec un type improbable (NdlR : lui !) , et ils ont toujours dit ok. Max d’Olonne, Théodore Dubois, Léo Delibes… Et non seulement ils sont prêts, mais ils demandent des séances d’accords, ils m’écoutent quand je leur parle de cette musique – alors que d’habitude les musiciens d’orchestre n’aiment pas les chefs qui parlent trop ! Ils m’écoutent parler de l’histoire de ces compositeurs, de symbolisme, de rhétorique, d’instrumentarium… C’est un orchestre flamand, je parle français, et il y en a même qui se sont remis au français pour essayer de tout comprendre, ou qui reviennent au service suivant avec une liste de mots qu’ils n’ont pas compris. On dit toujours que les musiciens d’orchestre sont blasés, mais ceux-ci en tout cas sont comme des gamins curieux : ils rentrent dans le studio en courant ! En réalité, des musiciens ne peuvent pas être complètement blasés : ils n’ont pas passé dix ou quinze ans de leur vie à rater tous leurs mercredis et leurs dimanches pour faire des gammes s’ils n’avaient pas, au départ, une passion. Il suffit de la réveiller. Et alors, vous verrez, il n’y en a plus un qui a le dos qui touche la chaise !”

Niquet vient ainsi d’enregistrer avec ses Flamands francophiles “Dimitri”, opéra de Victorien de Joncières (1839-1903), de son vrai nom Félix-Ludger Rossignol, personnalité emblématique du XIXe siècle parisien mais bien oubliée depuis. Ce qui ne l’empêche pas de projeter, avec ses forces flamando-bruxelloises, une série d’enregistrements de Requiem : quelques classiques (Mozart, Brahms ou Duruflé) mais aussi des plus rares comme celui de Desenclos ou une version rare de celui de Fauré.

Et Verdi ? “Non, on va attendre un peu. J’adore Verdi à l’opéra, mais je trouve cela indécent. Pour jouer Verdi, il faut montrer son cul, ça m’énerve.”


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