Agnes Obel, l’art du dépouillement

Le 2e album de la Danoise confirme son grand talent et son style gracieux et épuré.

Sophie Lebrun
Agnes Obel, l’art du dépouillement
©PIAS

C’était il y a trois ans. Un album d’un dépouillement et d’une délicatesse infinie illuminait l’automne. Une voix douce, un subtil jeu pianistique - à peine rehaussé par d’autres instruments -, des compositions fluides, des textes imagés, le tout venant d’une jeune femme un peu timide et secrète. Qui eût parié que "Philharmonics" se vendrait à 450 000 exemplaires en Europe ? Qu’Agnes Obel, accompagnée d’une violoncelliste-choriste, alignerait 250 prestations rien qu’en 2011 ? Qu’elle se produirait même dans des festivals rock ? La Danoise, Berlinoise d’adoption, fut la première surprise. "C’était incroyable de débarquer là et voir les gens chanter mes chansons. Mais, manifestement, il est possible et même souhaitable d’y proposer aussi de la musique calme. A part cela, j’ai joué dans de très beaux endroits, en France, notamment, dans de vieux théâtres. J’ai vécu des situations folles, des retards d’avion : vous pensez annuler le concert, vous jouez in extremis, sans soundcheck, et finalement c’est… magnifique." Agnes Obel est d’un tempérament "décontracté" , confesse-t-elle : cela aide.

En attendant, forte de ce succès, elle eût pu changer beaucoup de choses pour son second album, "Aventine", qui paraît ce 30 septembre. S’entourer de réalisateurs cotés; tenter une aventure orchestrale; céder au chant des sirènes pop; déménager dans une autre capitale. Rien de tout cela. Agnes Obel a, une fois encore, travaillé quasiment seule. Elle a composé, écrit, interprété, enregistré (à Berlin, à la maison essentiellement), réalisé et mixé ce disque. Un "Aventine" envoûtant qui reste dans la ligne, posée, acoustique, minimaliste et gracieuse, de son prédécesseur, tout en élargissant délicatement le champ sonore et émotionnel. Il comporte, lui aussi, trois instrumentaux, dont l’inquiétant et fascinant "Fivefold".

La musique nourrit l’image, et vice-versa

La mélodie est essentielle, chez Agnes Obel. Souvent, elle précède le texte, en dessine les images. Mais une image extérieure peut aussi aviver une composition. "La chanson "Dorian", par exemple. Je n’en étais pas satisfaite. Mais mon petit ami (qui travaille dans le cinéma et la vidéo, NdlR) a posé dessus un film des années 40 de Maya Deren, réalisatrice expérimentale américaine. On y voit des danseurs, mains entrelacées. C’était étrange, à la fois rétro et moderne, cela collait au rythme de la chanson, à son espèce de battement de cœur, et au thème (un truc brisé entre deux personnes, et le grand amour qu’on espère intensément). Cela a insufflé quelque chose de neuf à la chanson."

Il y a des musiques qui ont l’art de nourrir les films et vice-versa. Ainsi, le réalisateur David Lynch est-il pour beaucoup dans l’amour qu’Agnes Obel porte à la musique du chanteur rock Roy Orbison, confesse-t-elle (lui qui a utilisé le morceau "In Dreams" dans son film "Blue Velvet"). "J’adore la façon dont David Lynch m’ouvre grand les yeux à la fois sur l’aspect rêveur, le romantisme, et le côté sombre de la musique de Roy Orbison, sur ses paradoxes."

On imagine qu’Agnes Obel a dû se voir proposer une flopée de collaborations artistiques, elle dont les chansons ont par ailleurs été utilisées dans nombre de pubs, films et séries télé. "Des choses intéressantes et surprenantes ont surgi çà et là" , acquiesce-t-elle. "L’idée de travailler avec un orchestre a été évoquée. Mais je n’étais pas emballée : j’aime le dépouillement, c’est ma marque de fabrique, ce son très clair, où l’on entend chaque instrument - on peut les compter sur trois, voire deux doigts. Cette simplicité qu’on trouve aussi dans la folk. Cela dit, je suis de plus en plus curieuse de voir les possibilités qu’offriraient des orchestrations. Un jour, peut-être. Mais je ne le ferai que si je peux proposer des arrangements très particuliers. J’aime les textures que l’on peut créer avec les cordes, qui rappellent des éléments de la nature ", précise-t-elle. "Comme dans "Prélude à l’après-midi d’un faune" de Debussy. C’est aussi ce que j’ai essayé de faire sur cet album-ci mais avec un instrument que parfois nous réenregistrions plusieurs fois."

Trio piano-violon-violoncelle

Au fait, y a-t-il des instruments avec lesquels elle aimerait travailler à l’avenir ? Elle cite la clarinette, la flûte. Et d’antiques claviers - au son délicat : célesta, clavecin, épinette.

En attendant, ce sont le violon et l’alto (ceux de Mika Posen, du groupe Timber Timbre) qui se font une place de choix dans cet album - et dans la future tournée -, aux côtés du fidèle violoncelle joué par Anna Müller. "Au départ, je voulais juste explorer plus avant le violoncelle; de là, j’en suis venue à d’autres sons de cordes. J’ai travaillé avec une bibliothèque d’échantillons de cordes pour construire, imaginer les chansons. J’ai découvert qu’en utilisant le bois de l’archet pour frapper les cordes, "col legno", on pouvait obtenir quelque de chose de très rythmique. J’en ai fait des battements dans "The Curse"." Le violon en mode pizzicato, "ce son très léger" , est aussi présent sur plusieurs morceaux.

On l’aura compris, au lieu de s’éparpiller, l’artiste danoise préfère explorer un nombre réduit d’instruments, préserver un univers sonore cohérent. Titillez-la sur une possible collaboration avec le monde de l’electro, elle qui le côtoie quotidiennement à Berlin, et elle vous répond : "Non, ce serait trop évident de mettre de l’electro sur mes chansons. Cela dit, j’aime cette musique, et c’est en venant à Berlin et en rencontrant ces musiciens electro, qui font tout eux-mêmes, que j’ai commencé aussi à tout faire moi-même."

Les relations - et la condition - humaines balisent les textes d’Agnes Obel, volontiers énigmatiques. A chacun son interprétation. Un mot sur "Aventine" tout de même ? La chanson renvoie moins à la mythologie romaine (l’Aventin est la colline de Rome où Romulus enterra son frère Remus) qu’à sa "propre histoire" , confie l’auteur. "J’écrivais une chanson sur le fait de travailler instinctivement, sans objectif, et sur la joie que cela procure. Il restait à trouver une image. Gravir une montagne. J’ai pensé à cette vieille colline; j’aimais ce mot, et du surcroît "-tine" évoque un mot danois signifiant le sommet d’une montagne. Ce n’est pas une chanson si sérieuse, en fait…" , conclut Agnes Obel, sourire en coin.

"Aventine", un CD Pias. En concert, le 1er novembre au Cirque royal.