Monumentalement Dylan

Cinquante ans de musique sont rassemblés en 47 disques dans “The Bob Dylan Complete Album Collection Vol.1”. Là-dedans, plus d’une dizaine de chefs-d’œuvre et le parcours aussi extraordinairement varié que prolifique d’un artiste en quête, “Like a Rolling Stone”.

Monumentalement Dylan
©REPORTERS
Dominique Simonet

Il y a des choses auxquelles on n’échappe pas dans la vie. L’œuvre rugueuse, poétique et avant-gardiste de Bob Dylan est de celles-là. En cette période qui a l’œil rivé sur le rétroviseur, toute cette œuvre enregistrée officiellement se retrouve dans un coffret d’envergure : 47 disques, dont 35 albums studio originaux, 6 enregistrements en public et deux disques compilant des titres parus en 45 tours, leurs faces B et quelques raretés. Oui, pour arriver à 47 disques, il y a des albums doubles… Un livre accompagne les albums qu’il aide à décrypter.

L’œuvre de Bob Dylan est l’une des plus importantes du XXe siècle dans sa seconde moitié. Oh, il peut casser les pieds, le gaillard. Un peu comme feu Lou Reed, on dira pudiquement que “ce n’est pas un facile”. Et puis, quand bien même l’on ne s’intéresserait pas trop à ses textes cryptiques – d’autant moins qu’on n’est pas anglophone –, il y a cette voix, qui n’a rien à voir avec ce qu’on imaginait dans la musique populaire avant Dylan, les crooners, les chanteuses de jazz, même les rock’n’rollers vibrant à l’unisson de leurs guitares électriques…

La voix de Bob Dylan défie tous les canons esthétiques. Les cours de chant n’ont pas dû être ceux qu’il a le plus fréquentés, quand on entend sa voix de folkeux nasillard, plaintif et invectivant des débuts. L’âge venant, depuis une bonne décennie, l’on dirait un vieux corbeau enroué. Mais qu’importe, ce chanteur éternellement amateur n’a pas de meilleur outil pour exprimer sa pensée, ses révoltes, sa poésie souvent mystique. Ce faisant, Bob Dylan a révolutionné le chant dans la musique populaire.

De cet art populaire, il a aussi contribué à renouveler le langage. A l’instar de celle de ses contemporains les Beatles, la révolution de Bob Dylan n’est pas seulement musicale, loin s’en faut, mais aussi politique et spirituelle. Beatles – et Rolling Stones aussi d’ailleurs – que des albums comme “Another Side of Bob Dylan” (1964) ou “Bringing It All Back Home” (1965) ont été incités à élever le niveau de leurs chansons jusque-là puériles et bébêtes.

Beatles, Stones, Bob Dylan, le parallélisme ne s’arrête pas là. Tous ont commis leurs plus grands chefs-d’œuvre dans les années 1960. En même pas une décennie, parfois à raison de deux par an – les artistes bossaient en ce temps-là –, Dylan a sorti six albums qui sont autant de classiques. Comme les deux groupes phares anglais, il a opéré plusieurs mutations musicales et esthétiques. Entre 1962 (“Bob Dylan”) et 1969 (“Nashville Skyline”), il a commencé folk purement acoustique avant de virer folk rock puis rock à guitare électrique, pour finir la décennie par deux albums country-rock. Et après, l’on s’étonne qu’il ait eu un peu de mal à s’en remettre…

Revenons un moment sur l’affaire de l’électrification de sa musique qui, si l’on peut dire, a fait grand bruit à l’époque, au point que l’écho nous en revient encore aujourd’hui. Tout jeune, le petit Robert Zimmerman (24 mai 1941, Duluth, Minnesota) a commencé à apprendre la guitare et l’harmonica, pour jouer dans un groupe de rock’n’roll lorsqu’il était à l’école secondaire. Oui, de rock’n’roll. Plus tard seulement, il s’est intéressé au folk qui opérait son grand retour à l’époque, avec Woody Guthrie et Pete Seeger pour héros, à la country de Hank Williams et enfin au blues du grand et par trop oublié Jesse Fuller (1896-1976).

Pratiquant le folk-blues, ce dernier était proche des milieux folk au tout début des années 1960. Bob Dylan a passé l’été 1960 avec lui à Denver. C’est du vieux bluesman qu’il tient l’idée de jouer avec un porte harmonica pour libérer ses mains, afin de gratter simultanément sa guitare.

Qui est acoustique au début, sur les quatre premiers albums (“Bob Dylan” et “The Freewheelin’ Bob Dylan” en 1962, “The Times They Are a-Changing” et “Another Side of Bob Dylan” en 1964). Pourtant, il est bridé, Dylan. Du temps de “Freewheelin’”, il a enregistré un titre rock’n’roll que son manager, Albert Grossman, s’empresse d’effacer, tout comme il refuse d’incorporer au disque des chansons enregistrées avec un groupe : lui, il vend un Bob Dylan folkeux solo acoustique.

Qu’il se méfie, Albert Grossman, on n’emprisonne pas un esprit libre comme celui de son poulain. Déjà dans le bien nommé “Another Side”, Dylan introduit des éléments de blues et de rhythm’n’blues, mais toujours de manière acoustique. “Bringing It All Back Home” (1965) ouvre une première brèche, avec le trépidant “Subterranean Homesick Blues”, gorgé d’électricité. Trois mois plus tard, l’incident : le 25 juillet 1965, au Newport Folk Festival, le Zim est accompagné du Paul Butterfield Blues Band, tout ce qu’il y a de plus électrique. Pete Seeger, dans les coulisses, manque d’en faire une attaque et tente de débrancher la sono. Sous les huées du public, Dylan et sa bande de rockers blueseux.

Quoi qu’il en soit, le musicien a déjà fait son trou avec “Like a Rolling Stone”, qui reflète son dégoût de chanter du moment. Six minutes treize fascinantes où l’orgue d’Al Kooper tient le rôle d’une guitare électrique, où tout ou presque est électrique, d’ailleurs. La chanson emblématique de l’errance ouvre “Highway 61 Revisited” (1965), tout beau, tout rock. Au sixième album, Bob Dylan a opéré sa première révolution majeure. Très nature, la pochette le montre assis par terre, cheveux banane comme les premiers rock’n’rollers des années cinquante, blouson soyeux et flashy, T-shirt à l’enseigne de sa marque de motocyclettes favorite, l’anglaise Triumph.

Dans cette allure rockabilly actualisée, non, décidément, les folkeux ne peuvent plus reconnaître leur Bob Dylan. “Blonde on Blonde” (1966) va les achever. Ce double 33 tours captivant de bout en bout comprend plusieurs chansons devenues classiques, “Rainy Day Women #12 & 35”, “I Want You”, “Visions of Johanna”, “Just Like a Woman” et, sur toute une face de disque vinyle, les onze minutes vingt-trois de “Sad Eyed Lady of the Lowlands”. Robbie Robertson et les Hawks, qui accompagnaient le chanteur country rock’n’roll Ronnie Hawkins (1935) sont dans le coup. En 1968, ils prendront le nom bien connu de The Band.

Les Hawks ont accompagné Dylan lors de sa tournée britannique au printemps 1966. Les insulaires n’avaient encore jamais entendu le chanteur devenu rockeur. Au Free Trade Hall de Manchester, un irascible folkeux a lancé “Judas !” au musicien, qui a répliqué “Je ne vous crois pas, vous êtes un menteur”, avant de lancer une version convulsive de “Like a Rolling Stone”.

Fin de l’épisode folk ? Nenni. Le genre revient de temps à autre, parfois sur toute une période et des albums entiers, comme “Good as I Been to You” (1992) et “World Gone Wrong” (1993, peut-on lui donner tort ?). En réalité, Dylan est, comme tous les plus grands, en constante recherche, donc en mutation régulière. On le croyait bien enfoncé dans ses bottes rock’n’roll avec “Highway 61” et “Blonde on Blonde”. Mais voilà que le 26 juillet 1966, Dylan prend une pelle magistrale au guidon de sa Triumph T100 Bonneville de 500 cc. Piégé par une flaque d’huile ? Ebloui par le soleil ? Le musicien écope d’une cervicale brisée et d’un état de choc qui vont le tenir hors du coup pendant de long mois de convalescence.

De cette période recluse, il profite pour mitonner son prochain coup, le country-rock. De nombreux enregistrements de l’époque, inédits, finiront sur l’excellent “Basement Tapes” (1975) tandis que, suite à ces sessions, sortiront “John Wesley Harding” (1968) et “Nashville Skyline” (1969). C’est la fin de la période la plus prestigieuse. Depuis, Bob Dylan passe par de longs creux comme les trois albums de la période où il s’était converti à un christianisme très raide (1979-1982). Ces absences sont interrompues par des disques quasi miraculeux, “Blood On The Tracks” et “Desire” (1975 et 1976), “Oh Mercy !” réalisé par Daniel Lanois en 1989.

Beaucoup d’artistes des années soixante, comme essoufflés, semblent avoir eu du mal à terminer leur siècle, pour renaître à l’aube des années 2000. Tel est le cas du vieux Zim, qui cartonne à nouveau avec “Time Out of Mind” (1997) suivi par les inspirés “Love and Theft” (2001) et “Modern Times” (2006). Des temps modernes qui ne seraient pas ce qu’ils sont sans l’auteur-compositeur-interprète parmi les plus influents du XXe siècle. Beaucoup de ce qui arrive à la musique populaire depuis les années 1960, “c’est la faute à Dylan”, comme chantait un certain Alain Bashung. Et attendez, tout ça, ce n’est que le volume 1 de l’œuvre complète enregistrée. L’an prochain, ce sera au tour des excellents “Bootleg Series” d’être rassemblés. On n’en a décidément jamais fini avec Bob Dylan.


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