Comment le Concours Reine Elisabeth marqua le destin des Bushkov

Trois générations de musiciens rassemblées à Moscou, en hommage à Zoria Shikhmurzaieva. Récit.

Comment le Concours Reine Elisabeth marqua le destin des Bushkov
Rencontre de Martine D. Mergeay Envoyée spéciale à Moscou

En septembre dernier, l’Orchestre philharmonique de Liège avait invité pour deux concerts l’une des personnalités les plus attachantes du concours Reine Elisabeth violon 2012, Marc Bouchkov, 22 ans, repéré dès le premier tour pour l’insolence de ses dons, son charisme bad boy et son statut insolite d’électron libre ("d’où peut tomber ce Belge surdoué dont personne n’a jamais entendu parler ?", même s’il avait déjà gagné le Concours Koch à Liège, trois ans plus tôt…). A la veille du premier concert, une appendicite lui fit prendre la direction de la clinique plutôt que celle de Bozar, ses prestations furent annulées tandis que surgissaient de nouvelles inquiétudes : serait-il rétabli pour sa tournée en Russie, prévue début octobre, et pour le concert d’hommage à sa grand-mère, Zoria Shikhmurzaieva, éminente violoniste et pédagogue, qui aurait fêté ses 80 ans cette année ?

Vous avez dit (moyennant un certain entraînement) Shikhmurzaieva ?

En 1963, Zoria (ou Zarious) Shikhmurzaieva fut 4e lauréate du Concours Reine Elisabeth ! Elle allait avoir 30 ans. Sans le savoir, elle ouvrait une alliance avec le concours et la Belgique qui allait courir sur trois générations (et ce n’est sans doute pas fini). Car, entre le concours de 1963 et celui de 2012, eut lieu l’incroyable session violon de 1989, où se distingua Evgeny Bushkov, proclamé 3e lauréat (derrière son compatriote Vadim Repine et la Japonaise Akiko Suwanai) après un Brahms d’anthologie.

Zoria Shikhmurzaieva (1933-2010), qui épousa le violoniste Robert Bushkov, était donc la mère d’Evgeny Bushkov, né en 1968, et la grand-mère de Marc Bouchkov (orthographe francisée), né en 1991. Découvrir cette dynastie si intimement liée au Concours méritait bien de se rendre sur place : un mois plus tard, nous étions à Moscou, dans un des plus célèbres conservatoires du monde, pour fêter, en famille, le souvenir d’une grande dame du violon. C’était le 26 octobre.

Faste néo-classique

Erigé dans la Bolshaia Nikistkaia, à deux pas du Kremlin et de la Place Rouge, le Conservatoire Tchaïkovski n’est pas sans évoquer le Conservatoire de Bruxelles : un bâtiment historique, dans ce cas néo-classique, avec un petit jardin d’entrée où trône la statue de Tchaïkovski, et un ballet d’allées et venues d’étudiants, d’autant plus prêts à traîner dans le quartier qu’un Café Mania - chaîne très branchée de Russie - s’est établi au coin du corps central du conservatoire, un peu comme le Belga à Flagey. Après avoir franchi l’entrée des artistes - surveillée par un concierge grognon, déterminé à nous barrer le passage jusqu’à ce qu’arrive Marc ("c’est une journaliste belge") -, nous faisons la découverte extasiée d’une salle sublime, quoique vaguement kitch, dont nous apprendrons qu’elle vient d’être restaurée à grands frais (la comparaison avec Bruxelles ne joue plus) : plan rectangulaire, profonde mezzanine à l’encorbellement courbe, murs vert amande et stucs blancs rehaussés de dorures, rangées de fenêtres cintrées en hauteur, d’où se déverse la lumière du jour. La scène est flanquée de deux loges drapées de vert, et rehaussée d’un orgue (dont on espère qu’il fonctionne). Enfin, la double série de portraits de compositeurs alignés sous les fenêtres et dûment légendés, de Bach à Glinka, fait office de pierre de Rosette.

Cette contemplation se fait au son de la plus réjouissante des répétitions. L’orchestre - 18 cordes - est l’Orchestre de Minsk, placé sous la direction de son chef permanent, Evgeny Bushkov - une pile atomique - lançant les indications vives et précises de celui qui connaît la musique à fond, de l’intérieur. Ses musiciens et lui ne font qu’un. C’est un heureux moment. La suite le sera plus encore, avec l’arrivée de Julia Bushkov, sœur aînée d’Evgeny, arrivée la veille de Philadelphie où elle est professeur de violon, et de Michelle, 9 ans, petite dernière d’Evgeny, partageant avec son père et son grand frère (Marc) la petite fossette typique des Bushkov, violoniste et pianiste, élève de la célèbre Ecole centrale de Moscou. Accompagnés par l’orchestre, Marc, Julia et Michelle participeront chacun comme soliste au concert et tous trois se rejoindront à la fin pour le triple concerto de Vivaldi. Irrésistible !

Une flamme qui court

Le concert a lieu à 14h. Confrères, collègues, amis, famille, personnalités, grand public et enfants, certains munis d’un bouquet - selon la tradition qui permet d’offrir directement des fleurs aux artistes -, ils sont venus en nombre. Robert Bushkov, le patriarche, est ovationné à son entrée dans la salle. Il a la bouche typique du clan, forte et très dessinée, et la haute taille. Un prince.

Un grand portrait de Zoria est placé sur un chevalet, au bord de la scène. Chaque morceau, choisi en fonction d’elle, de son histoire et de ses goûts, lui est "adressé" par les siens, parfois avec une immense émotion, du nostalgique "Chrysanthème" de Puccini au somptueux Quatuor en sol mineur de Grieg (arrangement d’Evgeny), suivi d’une théorie de bis ! D’une génération à l’autre, d’un violoniste à l’autre, d’un morceau à l’autre, le génie de la famille se décline et se déploie, tout naturellement, en musique et en beauté. On ne peut imaginer plus grand hommage à Zoria.

Des amours tourmentées

Le lendemain fut le jour des interviews. Ou plutôt d’une seule longue interview collective accordée par les trois Bushkov - Robert, son fils Evgeny et son petit-fils Marc - au cours d’un déjeuner qui prendra tout l’après-midi, avec un verre de vin, en ouverture, et des litres de thé. Alors, entre les Bushkov et le Concours, une affaire d’amour ? Oui, mais avec ses affres...

Marc, l’électron libre de 2012, s’est préparé au Concours pratiquement seul, profitant des conseils de la famille de sa mère (Alissa Waytsner, violoniste au Brussels Philharmonic), et de quelques séances chez Boris Garlitzky son professeur au CNSM de Paris. "Et comme je devais quand même gagner ma vie, je continuais à jouer comme tuttiste à l’orchestre de Hambourg." Averti très tard du projet de son fils, Evgeny s’est arraché les cheveux devant une telle impréparation, lui qui aurait pu l’aider, le guider, lui faire rôder son concerto de Mozart, etc. Cette farouche indépendance valut aussi à Marc quelques reproches voilés des filières élisabéthaines, interloquées par tant de discrétion. Et si Marc s’est réjoui d’avoir été reçu en finale, il n’en fut pas moins déçu de n’avoir pas été classé. "Sans compter qu’en tant que lauréat, je n’ai plus le droit de me représenter… Mais le Reine Elisabeth aura été pour moi une leçon, et un formidable rodage pour le Concours de Montréal : je devais notamment y présenter une œuvre contemporaine, j’ai choisi l’imposé de Viktor Kissine, que j’adorais - mais je n’ai réalisé que la veille que je devais la jouer par cœur, quel stress ! - et j’ai obtenu le premier prix ! C’est ce premier prix qui, au début du mois, m’a valu ma première tournée (et ma première visite !) en Russie, notamment à Moscou, devant une salle comble !" Moralité : "quand on a fait le Reine Elisabeth, on peut tout faire !"

En 1989, Evgeny, aujourd’hui quadra bohème d’une Russie libéralisée, appartenait encore au système soviétique par lequel il avait été sélectionné : "Cela correspondait à une reconnaissance mais aussi à d’énormes pressions. Nous étions trois, avec Vadim Repine et Dimitri Berlinski, chacun doté d’un magnifique Stradivarius, tous frais payés (pas de famille d’accueil mais une résidence réservée aux candidats soviétiques). Je suis arrivé à Bruxelles sans trop d’illusions : même si j’avais le potentiel pour être premier, la rivalité avec Vadim Repine était littéralement ‘programmée’… J’ai été 3e, la moins bonne place que j’aie jamais eue; en 1987, j’avais eu le 1er prix du Wieniawski et, en 1990, le 2e prix du Tchaïkovski… à nouveau derrière Akiko Suwanai (je n’ai jamais été invité au Japon !). Mais le Reine Elisabeth m’a donné plus que tous les autres concours." Après un début de carrière fulgurant et quelques années de plénitude, Evgny fut atteint de dystonie à la main gauche : "Un moment difficile, j’ai failli tout plaquer et partir aux USA, mais je me suis orienté vers la direction d’orchestre, la chance m’a souri, Yuri Bashmet cherchait des collaborateurs pour son orchestre, la Nouvelle Russie, de fil en aiguille, me voici directeur musical de deux orchestres, et ça roule !"

Parler concours avec des Russes, c’est aussi parler de jury, de luttes d’influence, de savants calculs et de traquenards. Le concours Reine Elisabeth ne fait pas exception...

Surtout quand Robert, l’aîné, évoque l’expérience de son épouse Zoria. Avec, planant sur la session, l’ombre de David Oïstrakh, rival de Dmitri Tziganov que Zoria avait eu le front de choisir comme professeur. "Zoria, qui était considérée par tous comme une première potentielle, n’a obtenu que la 4e place à la suite des pressions exercées par Oïstrakh, qui faisait partie du jury ! A Moscou, Tziganov a fait un énorme scandale en révélant l’affaire. Oui, je sais, les Belges diront que c’est impossible. Ils ont raison et ils comptent juste. Les Russes aussi comptent juste, mais différemment !" Tout le monde rit…

Les Bushkov sont émus. Grâce à Zoria, les voilà tous les trois réunis à Moscou, pour la première fois. Aussi loin que remontent leurs souvenirs à chacun, leur vie n’est que musique et violon. "Je me suis toujours reproché, confie Robert, de ne m’être pas assez occupé de mes enfants, mais le concert d’hier m’a prouvé que ça ne s’est pas si mal passé." Evgeny et Marc approuvent en souriant : "Gardons cette phrase comme conclusion…"

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