Une malade "locked-in" sur la scène de la Monnaie

Els, atteinte du syndrome de "locked-in", dédoublera le rôle d’Eurydice avec Castellucci.

Martine D. Mergeay
Une malade "locked-in" sur la scène de la Monnaie

C’était une conférence de presse en petit comité, au cours de laquelle Romeo Castellucci (on se souvient d’un "Parsifal" d’anthologie) et son commanditaire Peter de Caluwe prirent le temps d’expliquer non pas la mise en scène - on n’oserait pas désigner ce qui suit par ce terme - mais le "concept de représentation" d’"Orphée et Eurydice" de Gluck donné à partir du 17 juin à la Monnaie. Il s’agit d’une coproduction avec les Wiener Festwochen où le même opéra sera donné en mai, à deux différences près : Vienne donnera la version italienne, avec le B’Rock, le contreténor Behjun Mehta et la soprano Christiane Karg dirigés par Jérémie Rhorer, tandis que Bruxelles donnera la version dite "Berlioz", en français, avec les effectifs de la Monnaie, la mezzo Stéphanie d’Oustrac et la soprano Sabine Devieilhe dirigés par Hervé Niquet ; la seconde différence, révélée au cours des échanges, concerne le choix de l’Eurydice viennoise, sa biographie, son diagnostic et son environnement médical.

Réservé, souriant, Romeo Castellucci s’exprime dans un français parfait où les hésitations - parfois les silences - touchent au fond et non à la forme.

Plongée dans le coma

"J’ai toujours été attiré par le baroque et la proposition de Peter de monter ‘Orphée’ m’a immédiatement séduit. Il y est question du corps, de la maladie et de la mort ; l’orphisme lui-même peut-être envisagé comme un mouvement initiatique, où se développent des techniques spirituelles pour voyager dans l’au-delà. Après avoir été mordue par le serpent, qu’arrive-t-il à Eurydice ? Quel est son état de conscience ? Que sont les Champs-Elysées, cette zone étrange et mystérieuse où séjournent les bienheureux ? Dès que j’ai su que j’allais monter cet opéra, une image a surgi, obsédante : une femme à l’hôpital, plongée dans le coma. Tabous, interdits, spectre du voyeurisme, j’ai lutté en vain, l’image s’est imposée : j’en ai parlé à Peter (de Caluwe) et à Christian (Longchamps, dramaturge attaché au projet), et nous avons entamé nos recherches, à travers toute l’Europe, auprès de médecins et de centres spécialisés. Et nous avons découvert que l’hôpital est un lieu de vie, et non un désert, et que ceux que nous prenions pour des ‘corps’ désertés par la conscience étaient des sujets, capables de s’exprimer, de suivre - ou de formuler - un raisonnement, de ressentir des émotions et même, plus difficile à croire et pourtant bien vrai, d’éprouver du bonheur."

Le scaphandre et le papillon

L’équipe de la Monnaie s’est donc associée à une clinique des environs de Vienne et à une autre, proche de Bruxelles, où elle a fait la connaissance d’Els, une jeune femme active, mariée, mère de deux enfants, dont la vie a brutalement basculé, suite à un accident vasculaire cérébral. Comme dans le film "Le Scaphandre et le papillon", Els jouit d’un plein état de conscience mais ne peut communiquer que par clignements de paupière. C’est par ce moyen qu’après de longues discussions entre elle, sa famille, son équipe soignante et l’équipe de la Monnaie, Els a marqué son accord pour participer à la production d’"Orphée". "Il s’agit donc d’une vraie patiente, hospitalisée, filmée dans son environnement, et connectée en direct avec la scène de la Monnaie."

Pouvant être suspecté à plusieurs titres - exploitation de handicap ou reality show -, le concept méritait en tous cas l’avis du Comité éthique médical : la présidente de celui-ci, présente à la conférence de presse de même que le neurologue, médecin-traitant d’Els, confirme l’accord dudit comité. " Outre les questions éthiques, précise-t-elle, nous sommes également sûrs de la non-nocivité médicale du projet. J’ajouterai que la jeune femme elle-même souhaite, à travers ce processus, témoigner de sa situation et peut-être changer le regard de certains sur le handicap."

Pour Romeo Castellucci, "il s’agit à la fois d’un acte d’amour et d’un acte artistique, une expérience à travers un contact spirituel et intime, nécessitant une approche délicate et douce" . On n’en saura pas beaucoup plus. Sauf qu’Els a récemment reçu la musique d’"Orphée" et a entamé l’étude passive de la partition. Car soyons bien clairs : c’est elle - Els - qui, filmée en direct sur son lit d’hôpital, ses Champs-Elysées, jouera le rôle d’Eurydice ; sur la scène de la Monnaie, la soprano Laurence Devieilhe ne fera que lui prêter sa voix. Et il n’y aura pas que l’amour d’Orphée - identifié au pouvoir de la musique - à tendre vers elle mais aussi l’amour de deux équipes hyper professionnelles conscientes de s’aventurer "délicatement" en terrain inconnu (sacré ?) et, à coup sûr, les émotions du public. L’aventure d’Els-Eurydice ne fait que commencer.



Bruxelles, la Monnaie, à partir du 17 juin. Infos : www.lamonnaie.be ou http://www.festwochen.at/programmdetails/orfeo-ed-euridice/