Nas, petit prince gangsta rap

L’Américain célèbre les vingt printemps de son "Illmatic". Le disque devenu "classique" d’une légende vivante de la planète rap.

Nicolas Capart
Concert de NAS
Concert de NAS ©Alexis Haulot

L’Américain célèbre les vingt printemps de son "Illmatic". Le disque devenu "classique" d’une légende vivante de la planète rap.

Illmatic" a vingt ans. Et ça ne nous rajeunit pas. Le rap US use ses rimes depuis quatre décennies et ses héros d’antan - ceux de la 2e et 3e génération - commencent à prendre de l’âge, naturellement. Comme au football, chez les b-boys, une fois tassée la trentaine on s’approche déjà dangereusement du stade de vétéran. À quarante ans, le sieur Nasir Bin Olu Dara Jones en est. Un pur produit de Big Apple, né la même année que ce hip-hop dont il contribuera plus tard à écrire l’histoire. Moins d’un mois après cette fameuse fête d’anniversaire organisée un soir d’août 1973 dans un appartement du Bronx, et où le genre vit le jour sous les phalanges de DJ Kool Herc.

Nas voit lui le jour à Brooklyn dans une famille de musiciens dont le plus illustre est son père, Olu Dara, jazzman et chanteur à ses heures. Il signe son premier fait d’arme dix-huit ans plus tard, aux côtés du groupe Main Source (sur "Live at the Barbeque"). D’abord repéré pour sa technique irréprochable, qui lui vaudra le surnom éphémère de "new Rakim" (taulier du rap new-yorkais à l’époque, ndlR.), il est dès ses premiers travaux réputé pour sa plume et devient "sage poète des cités de Queensbridge", terre hip-hop s’il en est des Mobb Deep et autres Capone. Le jeune emcee a du vocabulaire et se révèle un fantastique raconteur d’histoires. La sienne le plus souvent. Celle des quartiers pauvres et mal famés, celle des rivalités de gang, des trafics de substances et de la pauvreté. Au fil de ces narrations, Nas devient successivement Nasty Nas, Nastradamus, Nas Escobar, et se taille une discographie sans faille.

À compter de 1994, l’Américain sort huit albums consécutifs qui seront tous certifiés platine et vend plus de 25 millions de disques de par le monde. Une série entamée avec "Illmatic", justement. Dans l’intervalle, il deviendra une star mondiale, grâce à des tubes comme "If I Ruled the World" en tandem avec Lauryn Hill, "Made You Look" ou "I Can" et son sample du "Lettre à Elise" de Beethoven. Après une collaboration avec Damian Marley et un "Life is Good" de très bonne facture, Nas peaufine aujourd’hui le petit douzième - prévu dans le courant de l’année - avec son ex-meilleur ennemi Jay-Z. Entrepreneur, acteur, propriétaire de sa propre marque de sneakers, éditeur de presse, bien plus qu’un musicien mister Jones est devenu un poids lourd du business musical international.

Il est étonnant de constater que la plus belle réussite de Nas fut son premier. Peu d’artistes réalisent un tel "strike" d’entrée. Ce qui par ailleurs place la barre très haut pour la suite, un défi que le jeune emcee a néanmoins relevé. Ce disque aujourd’hui réédité fut enregistré entre 1992 et 1993 dans plusieurs studios new-yorkais. À l’époque, Nas a vingt ans et s’offre malgré son statut de débutant une clique de collaborateurs renommés. Large Professor, l’un des premiers à l’adouber, mais aussi Q-Tip (A Tribe Called Quest), L.E.S., Pete Rock et DJ Premier (Gang Starr) se partagent les dix productions du LP.

Le titre "Illmatic" est un clin d’œil à un ami taulard de Nas, Illmatic Ice. Il signifie "beyond ill", qui peut être traduit comme "vraiment dingue" dans une acception positive. S’il contient de nombreuses références au film Scarface de Brian de Palma et à son antihéros Tony Montana (dont l’ascension de la rue au gotha a toujours nourri les fantasmes des rappeurs), son album introducteur relate davantage le quotidien de l’auteur et des siens au quartier. Une introspection qui se teintera plus tard de revendications sociopolitiques.

Sa pochette est un cliché de Nas à sept ans, avec en filigrane les blocks bétonnés new-yorkais. La légende raconte qu’elle fut inspirée par celle de "A Child Is Born" du trio jazz d’Howard Hanger en 1974. Devenue iconique, elle est pastichée assez maladroitement pour cette édition deluxe anniversaire. Un coffret bardé de bonus et de Face B qui ne revêtent finalement que très peu d’intérêt (si ce n’est peut-être l’inédit "I’m a Villain"). Mais une pierre angulaire du gangsta rap conscient, dont il convenait de célébrer l’anniversaire.