Concours Reine Elisabeth: un jury de terrain

Les finalistes ont devant eux sept chanteurs, deux pianistes "de chant" et trois directeurs d’opéra. Tous de niveau international mais, en définitive, des "proches". Tour d’horizon Martine D.Mergeay.

Concours Reine Elisabeth: un jury de terrain
Martine D.Mergeay

Les finalistes ont devant eux sept chanteurs, deux pianistes "de chant" et trois directeurs d’opéra. Tous de niveau international mais, en définitive, des "proches". Tour d’horizon Martine D.Mergeay

Lorsque le journaliste de Musiq’3, demanda à Sheva Tehoval - benjamine du concours - si elle n’avait pas été trop impressionnée de chanter devant Christophe Prégardien, son professeur à la Musikhochshule de Cologne, la réponse fut claire : "Je suis sûre qu’il a été content de moi"… Evidemment, Prégardien s’abstiendra de donner une cote à sa propre élève, mais la réflexion de la jeune soprano belge est significative : chanter devant ses mentors n’est pas nécessairement l’occasion d’un stress supplémentaire, leur présence peut même se transformer en atout.

Qui sont-ils, cette année, à constituer le jury du Concours Reine Elisabeth ? Comme le rappelait Michel-Etienne Van Neste (interview du 14 mai), le profil du jury a évolué depuis 1988, date de la première session chant du concours : le candidat recherché était alors le musicien complet - opéra, lied, oratorio, depuis le baroque jusqu’au contemporain - et le jury était essentiellement composé de grands (et généralement "anciens") chanteurs internationaux - telles Joan Sutherland ou Elisabeth Schwarzkopf, des légendes - et de pédagogues renommés.

Vingt-quatre ans plus tard, les stars du chant - dont certaines tiennent encore le haut de l’affiche - font toujours partie du jury mais elles ont été rejointes par d’autres professionnels actifs, notamment des pianistes accompagnateurs ou chefs de chant et des directeurs d’opéra.

Qu’il soit candidat, demi-finaliste ou lauréat, le candidat aura donc la chance d’être auditionné, d’un coup, par une série de décideurs internationaux. Trois directeurs d’opéra, tous trois belges et flamands, font partie du jury : Peter De Caluwe, ancien directeur artistique du Nederlandse Opera (Amsterdam) et directeur général de la Monnaie depuis 2007 ; Marc Clémeur, formé à Cologne, ancien directeur général du Vlaamse opéra, nommé en 2009 directeur général de l’Opéra National du Rhin (Strasbourg, Mulhouse, Colmar) ; et Serge Dorny, successivement dramaturge à la Monnaie, directeur artistique du London Pilharmonic Orchestra (comprenant le Festival de Glyndebourne dans ses missions) et, depuis 2003, directeur général de l’Opéra de Lyon.

Les deux pianistes du jury figurent parmi les plus justement célèbres de la profession : l’un est le Britannique Iain Burnside, également compositeur, producteur et pédagogue, attaché à la Guildhall School of Music and Drama de Londres, à la Royal Opera House et au National Opera studio, et accompagnateur des plus grands, de Margaret Price à Bryn Terfel. L’autre est l’Autrichien Helmut Deutsch, également musicologue et professeur d’université, lui aussi compositeur et lui aussi familier des plus grands chanteurs depuis 40 ans…

Sept chanteurs de deux générations font partie du jury, tous de calibre international, certains déjà dans la légende : la soprano américaine June Anderson, qui s’illustra à la scène et sur disque dans tous les grands rôles de soprano colorature et lyrique ; la soprano espagnole Maria Bayo, bien connue du public de la Monnaie (la Callisto, Pelléas et Mélisande etc.), aussi brillante dans la musique ancienne que dans le répertoire du XXe siècle ; et sa compatriote Teresa Berganza, une des plus grandes mezzos du XXe siècle, inoubliable Dorabella à Aix, où elle fit ses débuts, toujours active comme professeur et couverte de distinctions venant du monde entier ; le ténor d’origine bulgare Marius Brenciu, deuxième lauréat du Reine Elisabeth en 2000 (après Marie-Nicole Lemieux), invité régulier des grands scènes européennes et américaines et aujourd’hui devenu citoyen belge ; l’Allemand Christophe Prégardien, magnifique ténor lyrique, maître incontesté du lied et de l’oratorio (plus de 130 enregistrements) et pédagogue recherché ; la soprano belge Sophie Karthäuser, ancienne demi-finaliste ( !) du concours, aujourd’hui mozartienne de réputation planétaire mais toujours fidèle à l’Orchestre de la Monnaie ; et enfin José van Dam, l’immense baryton-basse belge que l’on sait, fondateur du Reine Elisabeth-chant et titulaire de la discipline à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth.

Le jury est placé sous la présidence d’Arie Van Lysebeth, violoniste, bassoniste et chef d’orchestre, ancien directeur du Conservatorium Brussel et, de 2004 à 2014, directeur artistique de la Chapelle Musicale. Il s’agit donc de grandes personnalités, dont on observera qu’elles forment un tout très homogène, peut-être trop. A titres divers, tous se connaissent, ont travaillé ou travaillent encore ensemble, sont proches de la Belgique et de ses institutions. Par delà ces considérations factuelles, la plupart appartiennent à une esthétique commune où les qualités de musicalité, d’intelligence du texte et de culture l’emportent sur le culte de la "grande voix". On ne s’en plaindra pas mais ces critères sont perçus de l’extérieur, ils dessinent la personnalité globale du jury et ont assurément une incidence sur le type de recrutement des candidats.