Concours Reine Elisabeth: des vainqueurs qui se cherchent

Si les sessions de piano ou de violon du Reine Elisabeth couronnent presque toujours de (futurs) grands noms. La plupart des vainqueurs des sessions de chant peinent à faire leur trou.

TO GO WITH AFP STORY BY MARIE-PIERRE FEREY Canadian singer Marie-Nicole Lemieux poses on May 13, 2014 at the Champs-Elysees theatre in Paris. AFP PHOTO / LIONEL BONAVENTURE
TO GO WITH AFP STORY BY MARIE-PIERRE FEREY Canadian singer Marie-Nicole Lemieux poses on May 13, 2014 at the Champs-Elysees theatre in Paris. AFP PHOTO / LIONEL BONAVENTURE ©AFP
Nicolas Blanmont

La finale du concours se tient du 28 au 31 mai. Si les sessions de piano ou de violon du Reine Elisabeth couronnent presque toujours de (futurs) grands noms. La plupart des vainqueurs des sessions de chant peinent à faire leur trou. Analyse Nicolas Blanmont.

Lancé en 1988, le Concours Reine Elisabeth de chant en est cette année à sa huitième session. Et force est bien de constater, en regardant le palmarès des sept éditions précédentes, que peu de vainqueurs ont réussi à tenir leurs promesses : si Marie-Nicole Lemieux mène depuis quatorze ans une carrière impeccable et se trouve reconnue comme une des plus grandes chanteuses d’aujourd’hui - excellant tant dans l’opéra que dans la mélodie - il n’en va pas de même de ses collègues.

Si l’on s’en réfère aux informations disponibles sur Internet - sites Web des chanteurs ou de leurs agents et index mondial des représentations lyriques d’operabse.com -, on constate que les gagnants du XXe siècle sont vite retournés dans l’anonymat : ainsi de la soprano polonaise Aga Winska qui avait remporté la cuvée 1988, du baryton français Thierry Félix (1992) ou de son collègue américain Stephen Salters (1996).

Passée l’exception Lemieux (millésime 2000), on constate que les gagnants du XXIe siècle n’ont pas non plus vu leur carrière démarrer à haut niveau après leur victoire. La soprano polonaise Iwona Sobotka (2004) chante bien ces jours-ci Violetta, mais c’est sur la modeste scène de l’opéra de Bialystok; et on l’a vue retenter sa chance (avec un relatif succès) fin 2012 dans un autre concours, celui de Bilbao.

Tamino, Belmonte ou Alfredo Germont : la carrière du ténor hongrois Szabolcs Brickner (2008) est plus régulière et plus fournie, mais elle se cantonne actuellement à des scènes de deuxième ou troisième division (Mannheim, Weimar, Toulon, Budapest…). Quant à Hong Haeran (2011), on trouve bien son nom dans les affiches du Metropolitan Opera de New York : mais, hormis le rôle d’une des servantes prochainement dans "La femme sans ombre", c’est essentiellement comme cover (doublure) qu’elle y est engagée. Et donc sans monter sur scène.

On dira évidemment que d’autres lauréats qui n’ont pas gagné ont atteint aujourd’hui le haut de l’affiche : c’est effectivement le cas de Werner Van Mechelen (1988), de Cristina Gallardo-Domas ou Isabelle Kabatu (1992), de Paul Gay (1996), d’Olga Pasichnyk, Sunhae Im ou Marina Poplavskaya (2000), d’Hélène Guilmette, Teodora Gheorghiu ou Lionel Lhote (2004), d’Isabelle Druet, Layla Claire ou Michèle Losier (2008) ou, même s’il est trop tôt dans leur cas, de Thomas Blondelle, Elena Galitskaya ou Stanislas de Barbeyrac (2011).

Il m’empêche : par rapport aux vainqueurs des sessions de piano et de violon qui confirment dans 80 % des cas, le bilan peut sembler faible. Pourquoi ?

Parce que, d’abord, le Concours de chant a longtemps cherché les moutons à cinq pattes, capables d’exceller (à l’image de José Van Dam, un des fondateurs) autant dans l’oratorio et dans la mélodie que dans l’opéra. Avec, à l’arrivée, le risque de ne couronner que des plus petits communs dénominateurs, incapables de survivre dans un monde musical qui attend avant tout des voix (et des physiques, et des personnalités) d’opéra. Même si cette exigence n’est plus de mise aujourd’hui, l’idée subsiste chez beaucoup que le Reine Elisabeth est un concours plus difficile que les autres, sans être nécessairement plus payant.

Car là réside une autre raison : si les sessions de violon et piano se classent dans le "Top 3" des concours mondiaux dans ces disciplines, le Reine Elisabeth de chant n’est qu’un concours parmi tant d’autres.

Le gagner ouvre moins de portes que de gagner le concours Operalia de Placido Domingo ou le titre de BBC Cardiff Singer of the World. Les meilleurs ne font donc pas nécessairement le voyage de Bruxelles.

Reste enfin qu’un concours ne désigne jamais le meilleur dans l’absolu, mais le meilleur des participants à un moment bien déterminé. C’est-à-dire aussi celle ou celui qui a le mieux pu gérer le stress inhérent à la compétition, autre que le trac normal de la scène. Si l’on réécoute les enregistrements des sessions précédentes, on a la confirmation que les vainqueurs ont bien chanté leur prestation de finale. Mais qu’il ne s’agissait là que d’une demi-heure dans une longue, très longue vie professionnelle.