Le Gaume Jazz entre géopolitique et créations

Dominique Simonet
Le Gaume Jazz entre géopolitique et créations
©Christian Deblanc

Festival Au-delà de certains activismes, le festival s’impose comme grand lanceur de ponts.

Le Gaume Jazz Festival n’avait vraiment pas besoin de cela, de cette polémique lancée par l’Association belgo-palestinienne (ABP) à propos du soutien de certains artistes par l’ambassade d’Israël. Jeudi, cette ABP a publié une lettre ouverte accusant les organisateurs - les Jeunesses musicales du Luxembourg belge -, de participer à la propagande du gouvernement israélien, et a fait pression pour que le public boycotte le festival gaumais.

Tracts sur les voitures, présence inhabituelle de forces de police sur le site, en uniforme ou sans, avec fort probablement la présence des services de sécurité israéliens plombent quelque peu une ambiance maussade.

C’est exact, trois concerts ont bénéficié de l’appui officiel de l’ambassade israélienne en Belgique. Comme, dans les années précédentes, d’autres groupes, d’autres artistes, ont eu leur accueil en Belgique rendu possible par l’appui de l’ambassade des Pays-Bas, du Danemark, de Suède. En son temps, le gouvernement américain a soutenu une tournée mondiale de Duke Ellington avec son grand orchestre, et le monde ne s’en est que mieux porté. Il y a, bien sûr, un mauvais hasard du calendrier. Un festival se prépare des mois à l’avance, et celui-ci a lieu en pleine guerre entre Israël et le Hamas.

Toute dramatique qu’elle soit, celle-ci n’a finalement pas déteint sur le Gaume Jazz Festival où la musique, avec tous les ponts qu’elle jette entre les hommes, a eu ses pleins droits. Un premier lanceur de ponts, c’est Michel Jonasz. Pas chanteur de jazz pour deux sous - il ne le revendique pas lui-même - mais évocateur de la note bleue, le Michel a tout à fait sa place ici de par la qualité de ses chansons.

Avec le pianiste - de jazz - Jean-Yves D’Angelo, il forme un duo complice. Pensez, ils se connaissent depuis le début des années 1980 et ont travaillé ensemble sur l’album et le spectacle "Unis vers l’uni" en 1985. "Un peu parti un peu naze…", Michel Jonasz descend sur le festival de jazz. Ruptures, nostalgie maladive, ses chansons sont loin d’être toujours drôles. Il fait alors passer la pilule par un jeu de scène digne du comédien qu’il est, et par un humour qui met parfois mal à l’aise. Lui qui a tendance à parfois mâcher ses mots, il est aussi desservi par une sonorisation déficiente au-delà des premiers rangs.

"Super Nana", "La Boîte de jazz", "Joueurs de blues" : malgré tout, ce concert recèle de vrais moments de bonheur, auquel le public ne se prive pas de participer. Cette tournée qui s’est terminée vendredi soir à Rossignol a une suite, une saison 2 l’an prochain, qui passe par le Théâtre 140 à Bruxelles, le 5 mai 2015.

Le chanteur français était précédé par la première création de cette édition anniversaire, le big band moderniste MikMâäk du trompettiste-bugliste Laurent Blondiau. La crème de la crème des musiciens belges de toute origine : "Les musiciens ont une histoire commune, il y a un ferment, quand même", dit le tromboniste-tubiste Michel Massot.

Plasticité

Et ce ferment agit, entre harmonies et déphasages complexes, avec des élans de swing libérateur. Malgré une certaine linéarité, des taches de couleurs sonores rappellent celles du chef d’orchestre, compositeur et théoricien George Russell, avec toute la plasticité d’une telle (dé) formation. "Souffle de lune" (Massot) s’inspire des films noirs des années 1970.

La deuxième création du Gaume Jazz 2014 est beaucoup moins rentre-dedans. Le trio du pianiste Igor Gehenot, avec un quatuor à cordes, incarne la mélodie jolie, plaisante, élégante. Souvent inspirée par la nature, elle tire parfois vers le sirupeux.

Mais le Gaume recèle d’autres moments sublimes. Eglise du village, nuit tombante : le violoncelliste Jean-Paul Dessy (Musiques nouvelles) ferme les yeux. Concentré à l’extrême, il déroule une musique sublime, sombre, qui ne laisse présager rien de bon. Une menace plane sur l’humanité. Jouant simultanément mélodie et accompagnement, Dessy exploite une technique libérée au profit des émotions. Les cordes de l’instrument en font vibrer d’autres, au plus profond des êtres. Le temps suspend son vol.Dominique Simonet