Finale du Concours Reine Elisabeth: William Ching-Yi Wei dépassé par Chostakovitch

Le jeune Taïwanais fait valoir un sens mélodique superbe mais manque de punch et de puissance.

Finale du Concours Reine Elisabeth: William Ching-Yi Wei dépassé par Chostakovitch
©Photo News
Martine D. Mergeay et Nicolas Blanmont

Salle comble et ambiance des grands soirs, la première soirée du concours, rehaussée de la présence des souverains, s’ouvre sur la brabançonne. C’est parti !

Présenté l’après-midi même à la presse dans la version « de travail » d’Ilya Gringolts, l’imposé – « … aussi peu que les nuages… » du Suisse Michael Jarrell (né en 1958) - est à priori une œuvre dans la veine de William Ching-Yi Wei, 20 ans, démarrant en trombe dans le déroulement d’une guirlande serrée, rapide, chatoyante, en entraînant l’orchestre à sa suite. Un première vague déferlante vient mourir sur une plage soudain déserte où le violon développe un chant mystérieux, intérieur, très exposé, suivie d’une nouvelle montée vers un paroxysme et d’une cadence tendue, dramatique sur laquelle la pièce prend fin. Très belle partition orchestrale, écriture violonistique diabolique mais permettant au soliste de briller et de s’exprimer, la pièce est belle et forte. En charge de la créer, le jeune Chinois en livre une version qui nous a semblé plus intègre que véritablement habitée, à l’exception des passages solo – ceux où sa personnalité était la plus perceptible – et de la section finale, virtuose et très engagée.

Scherzo sur des oeufs

Dans le début du premier concerto de Chostakovitch, c’est une tout autre facette qui apparaît, à travers le chant désolé du Nocturne introductif, donné dans les nuances en demi-teintes, plutôt douces, nostalgiques, sans l’âpreté désespérée souvent associée au mouvement mais avec un intense pouvoir d’émotion. Sonorités fines, très justes, sens mélodique, on pourrait presque parler d’élégance. Cette manière est confronté à ses limites dans le Scherzo qui peine à décoller et à rejoindre le caractère débridé du mouvement ; l’orchestre, par contre, ne se fait pas prier, mais, faute de trouver du répondant chez le soliste, tout le monde continuera à marcher sur des œufs : trop lent, trop sage. Observation d’autant plus étonnante que lors des deux premiers tours William s’était offert toutes les audaces (payé même, parfois, de quelques loupés…). La Passacaille confirme le pouvoir mélodique du finaliste, mais dans l’immense arc tendu que représente ce mouvement lent, scandé et répétitif, il y a quelques chose à lancer, et à soutenir, qui requiert puissance et imagination, on est plutôt ici dans une réalisation soignée, accomplie mais manquant de souffle, et peut-être de vision – sauf, une fois encore, en solitaire, dans la colossale cadence reliant la Passacaille au finale. Prise dans un tempo modéré, cette Burlesque conclusive gardera ce même caractère léger, survolé, défendable s’il était traversé par plus de feu et de liberté.


Corde cassée mais nerfs d’acier

Malgré un incident perturbant, Tobias Feldmann prend rang pour le podium final.

Disons-le franchement : la suppression des sonates en finale cette année au Concours Reine Elisabeth a certes la vertu de raccourcir les soirées, mais on y perd. Le public y perd, chaque soir, deux moments de musique pure, moins démonstrative mais souvent plus intense que les grands concertos choisis par les candidats ou que l’œuvre imposée. Et les candidats, s’ils sont certes soumis à des prestations moins longues, y perdent une occasion de montrer une facette de leur art et de leur personnalité. Restent deux possibilités au lieu de trois pour convaincre.

Elles auront sans nul doute suffi Tobias Feldmann, auteur d’une prestation en tous points superbes. Dans « …aussi peu que les nuages… » de Michael Jarrell, l’approche est décidée et volontaire. Ne quittant pas sa partition du regard, l’Allemand fait immédiatement entrer le public dans une dimension de l’œuvre que son prédécesseur n’avait pas laissé soupçonner, colorant par exemple le très virtuose mouvement d’entrée d’une dimension ludique. La belle sonorité de son Stradivarius s’épanouit tout naturellement dans la délicatesse du mouvement central, mais irradie aussi tout le final, où il témoigne tout à la fois de son raffinement et de ses capacités d’expressivité.

Expressif et engagé, Feldmann le sera à nouveau dès le premier trait du deuxième concerto de Bartok. Campé face au public, les yeux parfois clos mais toujours avec un demi-sourire aux lèvres quand il joue, le corps détendu et mobile, le lauréat affiche une aisance impressionnante. Elle se confirmera d’éclatante façon quand, quelques mesures avant le final virtuose de l’allegro non troppo, l’impossible arrivera : une corde de son violon se rompt. Ni une ni deux, le candidat met l’instrument dans les mains du konzertmeister Marc Degraeuwe et lui prend le sien : et sans que l’orchestre ait dû s’arrêter un instant, il repart plus que brillamment – sur un violon qu’il découvre - jusqu’au terme du mouvement.

Brève concertation avec le chef et le konzertmeister : personne n’a de corde sous la main. Ce sera donc le moment d’un bref passage en coulisse avec Marin Alsop, avant un retour toujours aussi décidé sous les bravos d’une salle déjà acquises à sa cause. Juste le temps de revérifier l’accord et, comme si rien ne s’était passé, l’Allemand s’engage avec une intensité poignante dans l’andante tranquillo. L’allegro molto final sera à nouveau splendide de maîtrise technique et d’intelligence musicale, avec en sus un dialogue constant et fructueux avec Marin Alsop. L’orchestre et le candidat se font plaisir : presque de la musique de chambre !

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