David Bowie a joué à cache-cache avec la mort

Ses multiples incarnations ont composé autant de remparts tenant la mort éloignée. Elle qui jalonne l’ensemble de son œuvre.

David Bowie a joué à cache-cache avec la mort
©AP
Vincent Braun

La mort a trouvé David Bowie. Mais combien de fois l’artiste britannique n’a-t-il pas cherché à la duper, à la semer en cours de route ? Lui qui sut comme nul autre multiplier les identités et changer de direction musicale pour mieux brouiller sa piste. Lui qui a décliné autant de doubles, personnages de scène, de cinéma et même avatars vidéographiques, avant de les liquider ou de les abandonner. Combien de fois n’a-t-il pas convié la mort dans ses chansons ou clips en traits appuyés, éclairs fugaces ou images subliminales ? La mort, les affres du temps, la maladie, David Bowie y est confronté très vite à travers son demi-frère - qu’il admire et qui lui donne goût à la musique - que la schizophrénie mènera à de très longs séjours dans des institutions psychiatriques puis au suicide en 1985.

Ces thèmes jalonneront l’œuvre protéiforme de cet artiste caméléon. Du David Robert Jones, le gars de Brixton né en 1947, au Major Tom de "Space Oddity" (1969), l’astronaute égaré devenu drogué auquel Bowie réglera son compte sur l’éloquent "Ashes to Ashes" (1980). De Ziggy Stardust, personnification flamboyante de la rock star glam, qu’il crée en 1972 et expédie à trépas l’année suivante au Hammersmith Odeon de Londres dans un suicide scénique resté célèbre : "Rock’n’Roll Suicide". De l’artiste pantomime lunatique de la pochette de "Heroes" (1977) au crooner à gants blancs de "Let’s Dance" (1983).

Et ce n’est pas un hasard si Bowie choisit la pochette de "Heroes", à laquelle il superpose un grand carré blanc, pour illustrer "The Next Day", l’album du retour en 2013, après dix ans d’absence. L’infarctus, qui dès 2003 le contraint à une préretraite, fait écho au morceau "Blackout", souvenir d’un autre malaise, en 1977 à Berlin. "Amenez-moi chez le médecin", chante-t-il, évoquant le "prix trop élevé" pour avoir bu un "vin pourri".

Une mise en scène de sa mort

"Me voici - Pas tout à fait mourant - Mon corps livré à la pourriture dans un arbre creux", assène-t-il dans le refrain du jouissif "The Next Day", alors qu’un cancer a frappé à sa porte. "What a Fantastic Death Abyss - Tell the Others", fait-il mine de s’émerveiller sur le vénéneux "Hearts Filthy Lessons" ("Outside", 1995), tandis qu’il refuse de vieillir sur "Never Get Old" sur "Reality" (2003). "Blackstar", son vingt-cinquième album sorti deux jours avant sa mort, fait un pas de plus vers l’inéluctable fin. Le clip du morceau titulaire montre un Bowie aveugle pris dans une farandole de fantômes. On sent la mort rôder. Le cadavre d’un astronaute y est comme l’ultime incarnation, putride il est vrai, du Major Tom des débuts. La boucle est bouclée. Ou presque…


"Lazarus", le dernier clip issu de "Blackstar", montre Bowie alité à l’hôpital, les yeux bandés. Il chante "Regarde là-haut, je suis au Paradis - J’ai des cicatrices qu’on ne peut voir". Lazare, la figure biblique qu’il y convoque, est la promesse d’une vie après la mort.


Jusqu’au dernier moment, Bowie a essayé de mettre la mort au pas plutôt que l’avoir aux trousses. Jusqu’à tenter de la prendre par surprise, voire en défaut.

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