Opéra: la joyeuse entrée des Altinoglu

Concert éclatant du nouveau chef de la Monnaie, rejoint par son épouse, la mezzo Nora Gubisch.

Opéra: la joyeuse entrée des Altinoglu
©sandrine expilly
Martine D. Mergeay

Qui vit voit, mais qui voyage voit davantage" : imprimé en grand et en arabe sur la page de garde du programme, ce proverbe oriental servait de fil rouge au concert de Nouvel An donné par l’Orchestre symphonique de la Monnaie, ce dimanche, au Bozar. Alain Altinoglu, le nouveau directeur musical de la maison, était à la direction et le programme comprenait les "Escales" - Rome, Palerme, Tunis, Valencia - de Jacques Ibert, les "Folk Songs" de Luciano Berio, des extraits de "Carmen" de Bizet et "Alborada del gracioso" et "La Valse", de Ravel. De quoi convier le public à un minitrip jouissif et, effectivement, lui faire "voir davantage" qu’une scène (toujours aussi blafarde) occupée par un orchestre et un chef…

Pour ce concert de fête, Altinoglu avait eu l’audace non seulement d’emmener son public vers de lointains rivages (parfois méconnus) mais encore d’inviter sa propre épouse au voyage.

Le départ fut laborieux : public bruyant et dissipé, retour intempestif d’un micro de service, le chef dut s’y prendre à deux fois pour mettre le cap sur Rome… Mais on fut tout de suite en haute mer : élan, couleurs, profondeur du son, précision des attaques, organicité de la conduite : dans cette œuvre de jeunesse d’Ibert, orchestre et chef étaient à leur affaire, c’était une belle entrée en matière.

Oiseau rebelle

La suite ira crescendo avec l’arrivée sensationnelle de Nora Gubish, voix de mezzo souple et corsée et don de scène ravageur. A son tour, elle fera voyager le public à travers les "Folk Songs" de Berio, alternant crânement les caractères et les langues et obtenant bientôt de son auditoire une attention médusée, par sa maîtrise, sa sensualité, son humour, son autorité (madame Altinoglu n’est pas du genre à jouer les potiches).

Elle reviendra encore pour la Habanera de "Carmen", en duo complice avec le chef, et, au terme du concert, le chignon défait, le litron à la main et la démarche incertaine, elle conclura la fête avec "Je suis un peu grise…", extrait de "La Périchole" d’Offenbach, ponctué d’un "Happy New Year !" lancé par les musiciens de l’orchestre.

Entre-temps, à la tête d’un orchestre visiblement galvanisé, Alain Altinoglu aura invité l’auditoire au rêve, à l’insouciance et à la fête, il aura spatialisé les fulgurances d’Alborada del Gracioso et les tournoiements de La Valse, jouant avec les multiples plans sonores en leur conservant toute leur lisibilité, osant les suspensions au sein d’une tension irrépressible et implacable, menant la danse jusqu’à la déflagration et reprenant, en guise d’ultime bis, l’ouverture de "Carmen", battue en cadence par le public (un peu plouc, ok, mais si joyeux).

Et c’est Arthur, haut comme trois pommes, qui, au nom de la Monnaie, fleurira ses parents.

Du jamais vu (sauf dans les élections américaines), comme tout ce qui précède. Mais il est sûr qu’en décidant d’associer les siens au concert de Nouvel An de "son" nouvel orchestre, Alain Altinoglu a signifié au public la profondeur de son engagement.

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