Où sont les Balavoine(s) ?

Disparu il y a 30 ans, Daniel Balavoine était-il un artiste engagé comme on n’en fait plus ?

TO GO WITH AFP STORY BY ANTHONY LUCAS (FILES) This file photo taken on January 8, 1986 shows French singer and songrwiter Daniel Balavoine posing in front of the truck he used to distribute water pumps on the route of the Paris-Dakar Rally as part of a 'rallye du coeur' charity operation. Daniel Balavoine died on January 14, 1986 in a helicopter accident while taking part in the Paris-Dakar rally in Mali. Thirty years after his death, Balavoine is still a figure in the French musical repertoire, with top hits as "L'Aziza", Tous les cris, les SOS" or "Je ne suis pas un heros / AFP / -
TO GO WITH AFP STORY BY ANTHONY LUCAS (FILES) This file photo taken on January 8, 1986 shows French singer and songrwiter Daniel Balavoine posing in front of the truck he used to distribute water pumps on the route of the Paris-Dakar Rally as part of a 'rallye du coeur' charity operation. Daniel Balavoine died on January 14, 1986 in a helicopter accident while taking part in the Paris-Dakar rally in Mali. Thirty years after his death, Balavoine is still a figure in the French musical repertoire, with top hits as "L'Aziza", Tous les cris, les SOS" or "Je ne suis pas un heros / AFP / - ©AFP
Nicolas Capart

Disparu il y a 30 ans, Daniel Balavoine était-il un artiste engagé comme on n’en fait plus ?

Quelques jours après le départ de Michel Delpech, c’est l’anniversaire de la mort d’un autre grand nom de la chanson en français que l’on commémore ce 14 janvier. En français pour ne pas dire française pour celui qui se rêvait rockeur. Car si d’aucuns situent l’essence du rock dans le bas-ventre - voire plus bas - Daniel Balavoine, lui, la signait du cœur. Un artiste engagé, emporté, enragé. Chantre d’une certaine politique sentimentale. Trente ans après l’accident qui l’emportait, il est la voix française la plus diffusée sur les ondes post-mortem. C’est Didier Varrod, directeur de la musique sur France Inter et "docteur en Balavoine", qui nous le dit. Le journaliste signait récemment son second ouvrage dédié au chanteur, après "Le Roman de Daniel Balavoine" paru il y a dix ans et moult entretiens réalisés avec lui au fil de sa carrière-météorite.

Une carrière que l’on remonte au fil des pages et des entretiens de ce "Génération Balavoine". "L’histoire d’un homme qui fait l’amour et qui, en même temps, lève le poing […]", écrit Didier Varrod. La trajectoire éclair d’un "mec avec lequel on n’était pas forcément d’accord, mais qui avait l’audace de l’ouvrir".

Des débuts dans l’ombre de son ami Patrick Juvet à son arrivée chez Barclay, des premiers flops au succès avec "Le Chanteur", Varrod raconte l’admiration de Balavoine pour Andy Scott, son amitié avec le couple Gall/Berger, son rôle de Johnny Rockfort dans "Starmania". Sa visite marquante en Pologne, en Afrique aussi. Sa fascination pour le son anglo-saxon, sa découverte du punk, son attrait pour la technique et la production. Enfin, son ressentiment envers la presse rock et ce cruel besoin de reconnaissance.

Filiations

Bien sûr, il y eut une génération Balavoine, comme il y eut une génération Gainsbourg, comme il y a encore une génération Daho et comme il y aura peut-être une génération Kendji Girac, qu’on l’appelle de nos vœux ou non. Mais peut-on parler d’un héritage, d’une lignée d’artistes directement inspirés et influencés par son œuvre ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, Didier Varrod n’est pas loin de le penser. "Il a irrigué l’inspiration d’une génération née avec une souris dans la main et un ordinateur comme premier paysage. Des artistes qui ont envie à la fois d’être dans la modernité et de raconter des choses, de dire le monde et leur relation à l’autre." Parmi ceux pour qui Balavoine incarna "un petit manuel pour devenir un chanteur accompli", on trouve Soprano, Orelsan, Youssoupha, La Grande Sophie, Christine & the Queens ou encore Cali, rencontrés dans le cadre de cet ouvrage.

Le 14 janvier 1986, Daniel Balavoine décédait dans un accident d’hélicoptère lors du Paris-Dakar, l’année de la mort de Coluche, d’attentats meurtriers à Paris et de l’élection de 35 députés FN à l’Assemblée nationale. Rien ne change… Les travers de notre société n’ont pas disparu. Mais le monde culturel, surtout, a changé, les médias ont muté, Internet est arrivé, les modes de communication ont évolué. Frapper du poing en s’ébrouant sur un plateau de télévision est devenu un sport national en France. C’est l’heure de la vindicte télécommandée, du scandale de bon ton, de ceux qui s’insurgent à l’envi pour exister sous le joug du grand guide cathodique. Drucker s’est changé en Hanouna, "Midi Première" s’est mué en "On n’est pas couché", les coups de gueule sont devenus légion et la vraie rébellion appelle peut-être aujourd’hui quelque modération. En dire peu pour dire mieux… non ?

Passéisme

"Il n’y a plus d’écriture comme celle de Balavoine, pas de voix aussi exceptionnelle, ni de personnages comme les siens", nous affirmait Varrod ce week-end. Constat qu’il développait il y a peu dans une tribune du "Huffington Post" : "Chacun semble pleurer cette France oubliée […] La parole libre de Balavoine nous renvoie au silence assourdissant des artistes d’aujourd’hui. S’ils parlent, c’est le plus souvent chez eux et entre eux, bien au chaud sur leur compte Twitter, Facebook ou Instagram." C’est peut-être une chance que Balavoine n’ait pas connu les réseaux sociaux. Il aurait été un incommensurable emmerdeur de la cyber génération, un très mauvais client, commentant à tout-va et signant chaque intervention de son indignation.

Si "Balavoine ne cultivait pas la nostalgie […] et n’avait pas développé cette vieille maladie qui consiste à croire que c’était mieux avant", Didier Varrod semble avoir contracté le virus. Il ne s’en cache pas et fait tour à tour de l’artiste un révolutionnaire, une rock star incomprise, un rappeur avant l’heure, un pionnier de la musique électronique… Trop de louanges qui font de "Génération Balavoine" un livre de fan, dont le but avoué est de réhabiliter celui que l’intelligentsia voyait comme un simple chanteur populaire des années 80, "avec une coupe de cheveux de joueur de foot allemand et des tenues pas toujours d’un goût délicieux". Certes, Balavoine fut une figure importante, mais pas la panacée. Les notes - engagées ou pas - se sont depuis trouvées d’autres héros, il faut juste plus d’efforts pour les remarquer.


Hommages et sacrilèges

Depuis une semaine, radios et télés ressassent images fortes et chansons de Balavoine. Son face-à-face avec Mitterrand au JT de France 2 en 80, son coup de gueule -"J’emmerde les anciens combattants" - dans l’émission "7 sur 7" en 83… Ses chansons aussi, de "Lady Marlène" à "L’Aziza" en passant par "Tous les cris les SOS". Des tubes repris en chœur par la nouvelle génération de la variété hexagonale samedi dernier sur TF1, lors d’un prime en direct du Zénith. S’il a eu vent de ce qui se tramait là-bas, l’artiste disparu s’est offert un nouveau tour d’hélicoptère dans sa tombe. Zaz, Emmanuel Moire, Patrick Fiori et d’autres se sont passé le relais pour massacrer le répertoire du pauvre célébré. Plusieurs sont au menu de "Balavoine(s)", scabreuse compilation tribute, dans la lignée des innommables "Génération Goldman", "La Bande à Renaud" ou "Aznavour, sa jeunesse". Sur ce point, Didier Varrod nous rejoint. "Shy’m qui reprend Balavoine, c’est un assassinat en règle !" Un sacrilège pour celui qui se sentait si différent de ses voisins du "Top 50", ses "collègues de bureau", pour reprendre l’expression de Brassens.


--> "Génération Balavoine", Didier Varrod, 240 pp., éd. Fayard.

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