Dans les coulisses de la fête, avec Andy Shauf

Le songwriter canadien présente "The Party", savoureux album doux-amer, aux Nuits Botanique ce jeudi. Rencontre.

Sophie Lebrun
Dans les coulisses de la fête, avec Andy Shauf

On y danse, on y boit, on y (dé)cause. Des couples s’y font et s’y défont. On se toise. On pavoise. On trébuche. On se lâche. On se mue en objet de convoitise, ou de moquerie. Une fête, il est vrai, fût-elle simple et improvisée, c’est un sacré réservoir à histoires, à observations sociologiques.

La fête, précisément, est le fil conducteur - tantôt évident, tantôt ténu - de l’album "The Party". Un opus écrit, composé, chanté, joué (hormis les cordes) et produit par Andy Shauf, à découvrir ce jeudi 19 aux Nuits Bota. C’est le quatrième opus de ce talentueux songwriter canadien de 28 ans, mais le premier à paraître sous le label ANTI et donc à tenter plus franchement une percée outre-Atlantique.

Mal à l’aise ou trop honnête

"The Party" (qui ne s’inspire pas du film homonyme de Blake Edwards, signale Andy Shauf) est une petite perle de pop de chambre plutôt posée, ciselée, décalée, au parfum seventies - avec une touche d’easy listening. Sous ses dehors fluides et accrocheurs, rehaussés ici par une clarinette, là par des cordes, Andy Shauf met volontiers en scène des personnages gauches ou cabossés, qui prennent des coups plus qu’ils n’en boivent, en soirée. "Ils sont inventés, mais se trouvent dans des situations - assez communes - que j’ai observées ou que des proches ont vécues" , confie le chanteur. Et ce, dans un contexte où "pour une raison ou une autre, on se sent facilement mal à l’aise, ou bien, l’alcool aidant, parfois on perd un peu la tête ou on devient trop honnête."

Natif du Saskatchewan, Andy Shauf a vécu douze ans à Regina, modeste capitale de cette province très agricole - avant de déménager récemment à Toronto. Ce jeune homme plutôt timide n’est pas ce qu’on pourrait appeler un grand fêtard, mais à Regina comme ailleurs - et sans doute là un peu plus qu’ailleurs - "aller aux fêtes était une façon de se socialiser, de rencontrer des gens , explique-t-il. Le plus souvent, elles se passaient dans les maisons : dans le salon, la cuisine, le jardin…"

Cuisine et dépendances

La cuisine, parlons-en : on y croise l’héroïne (malgré elle) de la chanson "Early to the party", "trop habillée" et un peu envahissante. "Dans les soirées, il y a toujours quelqu’un qui se pointe trop tôt, et qui se retrouve à attendre que quelqu’un d’autre se pointe à son tour", commente Andy Shauf, sourire en coin. Sur la piste de danse, une autre jeune femme, aimante, sans s’en apercevoir, tous les regards ( "Eyes of them all").

Mais la plupart des récits d’Andy Shauf se déroulent côté jardin : sur la terrasse ou dans l’escalier, où l’on discute, on boit du vin et on fume plus que de raison. Alexander ("Alexander all alone"), plein de bonnes résolutions, y attaque ce qui sera, de fait, son dernier paquet de cigarettes - la mort s’invitant à la fête. Un autre personnage y sèche, non sans arrière-pensée, les larmes de… la fiancée de son meilleur ami ("Quite like you"). "En fait beaucoup de mes chansons sont comme des conversations, transcrivent ce que les gens (se) disent - et ces conversations se passent généralement dehors, dans les coulisses, plutôt que sur la piste de danse", explique le chanteur.

De surcroît, certains personnages (Jeremy et Sherry) réapparaissent dans deux ou trois chansons. Résultat : "The Party" ressemble à une ébauche de pièce de théâtre, de scénario de film ou de roman. Des formes d’écriture qui tentent le songwriter ? "J’ai déjà pensé à écrire des nouvelles, répond Andy Shauf, fan de l’auteur américain John Steinbeck notamment. Mais écrire sans avoir à répondre à la musique, sans les limites qu’elle impose, user de longues phrases ou paragraphes entiers, cela me paraît plus difficile, intimidant en tout cas."


Entre Elliott Smith et la pop des années 70

S’il a écrit ses premières chansons à l’âge de 15 ans, Andy Shauf a pratiqué le chant dès sa plus tendre enfance. En l’occurrence le chant choral, dans les églises : une tradition familiale. "Je n’aimais pas cela, être obligé de chanter d’une certaine façon, et fort. Cela ne convenait pas à ma voix. Du coup, pendant un moment, je n’ai plus chanté", raconte celui qui a ensuite officié comme batteur dans des groupes punk. La découverte du songwriting feutré d’Elliott Smith sera décisive : "Il m’a ouvert les yeux sur tout ce qu’il est possible de faire avec juste une guitare acoustique." Dans un autre genre, il admire le chanteur et pianiste Randy Newman : "Quel conteur d’histoires ! Il peut peindre un tableau complet en deux minutes." Au fait, le piano occupe une place importante, dans "The Party". Un peu branlant, étrange, teinté d’échos… "On a mis des effets utilisés dans les années 70 : chorus, tape delay. On recherchait un certain son pop de ces années-là", explique Andy Shauf, qui cite encore Harry Nilsson et Burt Bacharach au rayon de ses influences.


"The Party", un CD ANTI/Pias. Concert ce 19 mai aux Nuits Bota (Grand Salon).