Ilona Vartan, la maman magicienne

Sylvie Vartan s’est remise du décès de sa maman en écrivant.

Isabelle Monnart
Sylvie Vartan recoit la medaille de l'Ordre du Merite, ici avec sa mere Ilona le 16 novembre 1987 --- french singer Sylvie Vartan receiving French award for distinguished services in a public or private capacity, here with her mother Nene november 16, 1987 Reporters / Rue des Archives *** Local Caption *** french singer Sylvie Vartan receiving French award for distinguished services in a public or private capacity, here with her mother Nene november 16, 1987
Sylvie Vartan recoit la medaille de l'Ordre du Merite, ici avec sa mere Ilona le 16 novembre 1987 --- french singer Sylvie Vartan receiving French award for distinguished services in a public or private capacity, here with her mother Nene november 16, 1987 Reporters / Rue des Archives *** Local Caption *** french singer Sylvie Vartan receiving French award for distinguished services in a public or private capacity, here with her mother Nene november 16, 1987 ©Reporters / Rue des Archives

"Elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis". Ces mots, puisés dans "La promesse de l’aube" de Romain Gary, ouvrent le livre de Sylvie Vartan. A leur évocation, le regard de celle qui fut la plus belle pour aller danser s’embue. "C’est beau, hein ?", dit-elle pudiquement. Pour sa mère, à laquelle est consacré son ouvrage, elle n’a pas de phrases assez douces, de superlatifs assez forts. Ilona était tout et depuis qu’elle est partie, en 2007, il y a ce vide, jamais comblé. "Ecrire m’a fait du bien comme ça me fait du bien d’en parler tous les jours, mais en même temps, ça met l’accent sur le manque, encore plus, parce que je la fais revivre, quelque part, je parle d’elle toute la journée, puis je rentre et elle n’est pas là. Et le manque est encore plus grand…"

Née en Hongrie le 9 décembre 1914, Ilona Mayer va vivre une vie de déracinée, qui va l’emmener tour à tour en Bulgarie, en France et, enfin, aux Etats-Unis. Lorsqu’elle rencontre Georges Vartan, à Sofia, elle a vingt ans. Pour subvenir aux besoins de sa mère, après le décès de son père adoré lui aussi, Ilona est engagée comme serveuse dans un salon de thé. C’est là que se croisent les regards des futurs parents de Sylvie. Ils ne se quitteront plus jamais, fuyant ensemble la Bulgarie communiste avec leurs deux enfants, en 1952.

Quatre ans à l’hôtel

A Paris, la famille s’installe dans un hôtel de fortune, où Ilona et les siens vivront quatre longues années, avant de pouvoir s’offrir un petit appartement en banlieue. La vie est rude, l’intégration parfois difficile, et pourtant, la chanteuse écrit "Aujourd’hui, je donnerais n’importe quoi pour revivre une seule de ces journées…" "J’ai une belle vie et des fois je me dis que c’est indécent. Et pourtant non, rien ne remplace ces moments-là", murmure-t-elle. "Pas simplement avec maman, d’ailleurs. Entre nous quatre, c’était tellement fort. On ne faisait qu’un. Une cellule avec quatre cœurs. C’était l’éternité, c’était tout. Là, maintenant, je suis obligée de grandir."

Des mots touchants chez cette femme de 71 ans, qui a connu la gloire sur les scènes du monde entier. "J’étais toujours petite avec elle. C’était ça le luxe : je l’avais avec moi et j’avais quelqu’un de plus grand, de plus fort, de plus tout. Il suffisait qu’elle pose ses yeux sur moi pour que je me sente bien. C’était une magicienne."

Une fée dont Sylvie Vartan, un jour, a pris conscience de la fragilité, qu’elle évoque dans un tout premier chapitre, avant même de remonter le cours du temps et de partir sur les traces d’Ilona, enfant. "J’ai voulu que le premier chapitre parle de ça, de ce moment précis où j’ai compris la signification du mot Mort, où j’ai été prise de vertige", confie-t-elle encore. "Jusqu’à ce moment-là, rien ne m’angoissait. Je savais que mon père et ma mère étaient là et que rien ne pouvait les ébranler. J’étais protégée, rien ne pouvait m’arriver de mal. Après, ça a été l’écroulement de ma confiance, de mes rêves. Un point de chute."

C’est pour qu’Ilona ne meurt pas tout à fait, dans le cœur de celles et de ceux qui l’ont aimée, et pour insuffler un peu de son courage à ceux qui viendraient à en manquer, que l’idole des jeunes a donc (re) pris la plume. Pour parler de sa mère courage, cette "maman avec un M capital", son héros, cette femme qui avait des yeux où il faisait si bon vivre que Sylvie, depuis, n’a plus jamais su où aller…

Maman…, Sylvie Vartan, XO, pp 267, env. 18€


Sincère, morale et droite

De Sylvie Vartan, chanteuse yé-yé "de (ma) génération", Lionel Duroy avait quelques images et quelques notes en tête. Et "des premiers émois adolescents". Quand on lui a proposé d’écrire avec elle son autobiographie, en 2004, il a eu envie d’aller voir qui se cachait derrière la star. "Je déteste ce mot", confie l’auteur et biographe. "J’ai compris que derrière la star construite par les magazines, il y a toujours des gens. Quand ça ne va pas être très intéressant, je dis non. Mais chez Sylvie, j’ai tout de suite senti qu’il y avait quelque chose de fort. C’est pour ça que j’ai dit oui à ce livre".

Le vrai choc a été la rencontre avec sa mère, à peine arrivé dans la villa de Sylvie à Los Angeles. "Cette femme qui avait parcouru toute cette distance, toute cette vie. Elle fumait beaucoup. Il y a de l’autodestruction dans la cigarette à outrance. Très vite, j’ai compris que ce que je cherchais de Sylvie, c’était cette femme".

Poussés dehors

Entre deux séances de travail avec la chanteuse, Lionel Duroy va faire parler Ilona. "Sylvie ne fera jamais son deuil parce que les Vartan, aujourd’hui, ce sont des exilés, des apatrides. Elle emmène sa mère avec elle comme elle emmène la mémoire collective de sa famille", commente l’écrivain. "Elle n’a rien à faire à Los Angeles, déjà à Paris c’était un peu compliqué. Sa vie, c’était à Sofia auprès de ses grands-parents. Avec cette femme magnifique qui arrive : sa maman. Je flashe sur toutes les photos d’avant la naissance de Sylvie, quand Ilona entre chez les Vartan, dans la capitale bulgare. C’est avant la guerre. J’ai beaucoup fait parler Ilona de cette période : quand le couple se crée, quand ils se marient, qu’ils ont leur premier enfant, Eddie, puis Sylvie, en 1944. Ensuite, il leur arrive ce qui arrive aujourd’hui aux Syriens : ils vont être toujours poussés dehors. Ilona, pour Sylvie, c’est tout ce qui reste d’un univers effondré. Sylvie, c’est une exilée, et c’est pour ça que son premier retour à Sofia a été aussi bouleversant. C’est une femme qui a une sincérité que j’aime. Ce n’est pas une star en toc, dorée sur tranche. Elle a véritablement une morale, une mémoire, une sincérité qui lui ont été transmis par Ilona."