Lisza, chanteuse vagabonde

Elle signe, avec Vincent Liben, "La Vie sauvage", premier opus d’une beauté envoûtante, où le mystère des textes le dispute à la nonchalance de la texture musicale.

Lisza, chanteuse vagabonde
©pierre debroux
Rencontre Marie-Anne Georges

Elle signe, avec Vincent Liben, "La Vie sauvage", premier opus d’une beauté envoûtante, où le mystère des textes le dispute à la nonchalance de la texture musicale.

Il y a des voix qui vous enveloppent. Par la douceur de leur timbre qui n’a pourtant rien de sucré. Comme celle de Lisza, tellement apaisante. On l’avait croisée, il y a deux ans, sur "Animalé", le second opus, en français, de l’auteur compositeur interprète bruxellois Vincent Liben - ex-Mud Flow. Elle y chantait "L’Ennui", en duo, avec son amoureux. Pas vraiment au diapason de leur relation… Deux ans plus tard, voilà ladite Lisza qui sort "La Vie sauvage", son premier album comprenant onze morceaux qu’ils ont conçus à deux. Elle avait toujours voulu se lancer, sans jamais oser. Bien encadrée, voilà que la jeune femme, originaire du Brabant wallon, éclot. Elle offre un opus d’une beauté rare, où le mystère des textes le dispute à la nonchalance de la texture musicale. Vincent Liben y confirme ses talents d’arrangeur. Il a, témoigne-t-il, "pris beaucoup de plaisir à mettre en place la couleur de l’album. Un peu de bossa, puis un peu de morna, du tango aussi." Un plaisir partagé.

Alors qu’on les rencontre à Wavre où Vincent et Lisza passent avec les musiciens trois jours en résidence d’artiste - histoire de peaufiner la scène où ils vont présenter ce premier disque -, la presque trentenaire ébauche son parcours. "J’ai toujours été attirée par la musique. Je pourrais dire que c’est ma mère, mélomane, qui m’a un peu initiée et transmis l’envie. J’assistais, dans un premier temps, à ses cours de chant. Puis, vers 14 ans, j’ai commencé des cours de chant lyrique. Jusqu’à mes 22 ans. Avec des périodes un peu plus en dilettante. Mais je les suivais vraiment par pur plaisir. Je n’ai jamais imaginé qu’un jour je deviendrais professionnelle. J’aimais chanter et cela me faisait du bien." Du côté des instruments, elle a eu un coup de cœur, enfant, après avoir assisté à un concert du violoncelliste Michka Maisky. Elle bifurquera par le piano, la guitare, le saxophone avant d’enfin se consacrer au violoncelle. "Un instrument très mélancolique", relève-t-elle. Et qui lui convient, à merveille.


L’école n’a jamais vraiment été son truc, elle l’a fréquentée sans y rester longtemps. "Je suis assez rétive à l’autorité, c’est peut-être pour cela que Vincent et moi, on s’est trouvés", rigole-t-elle. Elle a fait du théâtre avant de prendre de la distance, d’avoir un intense désir d’être dans sa bulle, solitaire. "J’avais besoin de chercher qui j’étais, qui j’avais envie d’être, j’ai été confrontée à quelque chose de difficile au niveau familial, du coup, cela m’a posé beaucoup de questions, cela m’a fait chercher. La musique est venue en même temps."

"La Vie sauvage" est un album qui fait voyager. Son écoute dégage une telle indolence qu’on a même pensé, un moment, qu’il était l’œuvre d’une métisse. Peau blanche, chevelure noire, splendides et grands yeux bleus : Lisza n’a pas le physique qu’on avait imaginé. Même si l’artiste nuance. "On est tous issus plus ou moins de mélanges. C’est vrai que, en ce qui me concerne, il y a tout un pan de mes origines que je ne connais pas."


Auteure de tous les textes, Lisza va du "je" au "tu", au "on", cela dépend un peu des circonstances. "Dans beaucoup de chansons, j’emploie le "je". Cela m’a posé question. Il fallait que je fasse attention au côté égocentrique, narcissique aussi. Mais en même temps, peut-être que j’utilise le "je" parce que cela part de sensations vécues." On ne peut qu’être particulièrement touché par "L’Accident", qu’elle chante avec énormément de justesse. Qu’elle en soit le sujet ou pas, toujours est-il que ce n’est pas le genre de thématique que l’on croise souvent en chanson - "Je suis l’enfant de ma mère/L’accident/Née de l’adultère/Au large de l’océan". "C’est arrivé à plein de gens, beaucoup plus qu’on ne croit, mais ils ne la savent pas toujours", commente Lisza, tout en éclairant sa façon de travailler. "Quand j’écris un texte, rien n’est prémédité. Je ne me dis pas que je vais parler d’un thème en particulier. Une mélodie m’envoie vers un mot. Puis les mots s’enchaînent."

Lisza reconnaît qu’elle a besoin d’écrire pour se créer un monde plus habitable : "La confrontation à la réalité est parfois difficile." "Où sont nos repères/Que faire de ceux qui jouent/de nos cœurs en colère ?" questionne-t-elle sur "L’Étrangère", quand "Vagabonds" lui est venu après avoir dévoré "l’incroyable, hallucinant" "De si jolis chevaux" de Cormac McCarthy. "Dès ce soir on s’en ira/On coupera à travers plaines/On laissera loin dans le dos/la cité d’or qui manque tant de chaleur" . Allusion à "la froideur, la déshumanisation d’une société qui ne se base que sur le capitalisme" même si Lisza garde foi en l’être humain, capable de surprendre par des actions magnifiques.

"La Vie sauvage", 1 CD Animale.

En concert à Bruxelles, au Botanique (Rotonde) le vendredi 17 mars. Infos : www.botanique.be