Dooz Kawa: "Les rappeurs qui font des trucs bien passent pour des exceptions"

Entretien > Jacques Besnard
Dooz Kawa : "J'ai envie de faire du rap pour les gens qui n'en écoutent pas"
©ADAM Phénix

A l'heure où l'autotune et Jul cartonnent, Dooz Kawa et son flow à fleur de peau détonnent. Sur un nouvel opus très personnel intitulé "Contes cruels", le rappeur Strasbourgeois n'a pas changé la recette qui a séduit ses fans avec des instrus et des clips travaillés, un sens de la formule aiguisé. Entretien avec un rappeur jadis viré de plusieurs lycées mais à qui Normal Sup' et SciencePo déroulent aujourd'hui le tapis rouge. L'occasion de parler de son absence du paysage médiatique, de gangsta rap, du traumatisme qu'a représenté le système scolaire, d'Eric Zemmour, de JoeyStarr en passant par le jazz manouche.

Vous passez peu dans les médias généralistes ou même spécialisés. Vous expliquiez que les journalistes vous disent qu'ils aiment votre musique mais finalement sans avoir le temps de faire un article dessus. C'est toujours ce que vous pensez ?

Pour avoir des articles sur toi dans les grands médias spécialisés, il y a plusieurs solutions. Soit tu crées un effet de masse qui fait que tu es un incontournable et on est obligés de parler de toi ou on arrive à te rapprocher de quelqu'un d'autre dont tu serais en quelque sorte un héritier. Moi, à chaque fois que les gens qui m'entourent ont voulu me rapprocher de ce milieu, ils m'ont dit qu'il n'y avait pas de case pour me placer dedans. On ne sait pas trop où me mettre. On me dit: "T'es un peu jazz, presque rock, pas vraiment hip-hop, tu te rapproches pas trop des rappeurs actuels." Mais moi je m'en fiche, car je n'ai jamais cherché cette médiatisation.

Vous avez déjà eu des propositions de grandes maisons de disque ?

J'ai reçu des propositions de gens qui bossaient avec des grandes maisons de disques quand j'étais plus jeune. Ça ne s'est pas fait parce que je ne convenais pas, je ne dis pas que je n'aurais pas signé. Peut-être... Ça ne s'est pas fait et tant mieux car comme ça je me suis fais d'autres armes. Mes attentes vis-à-vis de la musique ont toujours été assez simples et j'ai rarement été déçue par elle. Ce que j'ai reçu de la musique, c'est avec beaucoup de bonheur et de justice. Du coup, je ne me bats pas, sinon je combattrais un truc qui ne me correspond pas. Je suis assez cool par rapport à ça.

"Le gangsta rap est juste devenu une façon de faire du fric"

Dans "À l'arrière des Bars", vous balanciez que vous n'aviez "pas envie de faire du vent et de jouer de la flûte avec La Fouine". Il faut jouer de la flûte selon vous pour arriver à vivre du rap ?

Je pense que vu l'âge qu'a La Fouine, on a vécu à peu près la même chose. Quand tu grandis et que tu es un peu intelligent, tu en as marre de raconter toujours les mêmes trucs et de faire une espèce de prosélytisme du gangstérisme débile. Je pense que pour les rappeurs qui font du gangsta rap, c'est seulement une façon de faire du fric. Ils s'adressent aux gens qui achètent le plus d'albums à savoir les adolescents et les jeunes ne savent pas que ces mecs-là sont au-delà de ça et qu'ils ont arrêté de faire ça. Ils ont fait un peu les lascars mais c'est un peu malsain. Ce qui est embêtant c'est que ces rappeurs représentent en quelque sorte tout ce qui a fait que les gars qui viennent de quartiers difficiles ont une vie compliquée. Ils prônent tout ce qui représente un capitalisme et un libéralisme outrancier. Je trouve ça honteux, en fait, c'est le serpent qui se mord la queue. Ils viennent d'endroits difficiles et vont représenter des codes ultra-capitalistes avec des grosses voitures, des filles outragés et des dollars et des euros qui tombent. Faut rester tranquille. Même un La Fouine, il ne va pas devenir millionnaire avec ce qu'il fait. C'est du cinéma. Moi j'ai envie de faire du rap pour les gens qui n'en écoutent pas pour les convaincre que c'est une musique cool. Ça ne m'intéresse pas de répondre à un public hip-hop en fait. Qu'est-ce que j'ai fait de plus de ce que mes prédécesseurs ont fait ?

Dans les années 90, il y a eu justement toute une vague de rap conscient. Il y en a encore mais c'est plus rare. Dans une interview accordée à Konbini, Ekoué du groupe La Rumeur parlait du tournant que prend le rap actuellement. Il disait que le rap s’était "largement ramolli" et "a complètement oublié ce pour quoi il était là". Que pensez-vous de cette évolution ?

Le rap, je pense que c'est un peu comme les langues d'esclaves qui ont pu naître, c'est un peu comme le blues, c'est une musique pas forcément de révolte mais qui permet de faire passer des messages par le biais de la musique pour des gens qui ne pouvaient pas faire entendre leur voix. Quand on fait passer un certain nombre de choses qui ne veulent rien dire, ça décrédibilise le rap finalement. Je te dis pas de faire que du rap politisé ou qui prend la tête, non, je dis juste, fais quelque chose où les gens ne pourront pas remettre en cause ta capacité intellectuelle. Tu peux parler de filles, de sexe, de drogue, pas de problème mais faut que ce soit crédible et sincère et surtout que les gens qui n'écoutent pas de rap ne puissent pas dire que c'est mauvais. Qu'ils disent, c'est dur, c'est trash, il y va cash mais musicalement il y a de la virtuosité. Faut de la virtuosité sinon tu vas faire passer ta musique pour un truc de gros débiles. Les mecs qui font des trucs bien passent pour des exceptions alors que ça devrait être l'inverse en fait.

"J'ai mis du temps à apprécier le rap"

Vous avez grandi en Allemagne et vous avez découvert le rap dans les caves de garnisons militaires où votre père était soldat, c'est bien ça ? C'est à ce moment que vous avez commencé à écrire ?

J'écrivais déjà avant de faire du rap. Quand j'ai découvert le rap, j'ai découvert "Doggy Style" de Snoop Doggy Dog, "Chronique" de Dr Dre, "36 Chambers" du Wu Tang Clan. Il y a des morceaux qui me plaisaient, d'autres moins et au départ je me disais que ce n'était pas pour moi cette musique. J'ai mis du temps à apprécier le rap, en fait, Public Enemy ne m'a jamais vraiment parlé par exemple. Au bout d'un moment, j'ai fait lire mes textes à mes potes et ils m'ont dit que c'était vachement bien. J'ai essayé de le faire en musique et ça a tout de suite marché. C'est comme ça que j'ai commencé. Je n'ai pas été un aficionado qui mange tout ce qui sort dans le rap les yeux fermés. Je n'ai jamais été fan de NTM par exemple.

Pourquoi ?

J'adore Kool Shen mais je déteste Joey Starr. J'ai l'impression de trop pouvoir le décrypter, de voir où il veut aller, pour pouvoir l'apprécier en fait. Il ne me surprend jamais. C'est un peu caricatural, grossier dans sa façon d'aller vers les choses. Je trouve ça assez simpliste et facile.

Il y a beaucoup de figures de style, de jeux de mots dans vos textes. Comment vous écrivez un titre ?

Il n'y a pas de méthodes. C'est ce qui rend la chose difficile mais c'est ce qui fait que ce n'est pas reproductible à l'infini. Je laisse parler l'âme et le cœur au moment voulu. Il y a des moments où j'ai un thème et j'écris autour, il y a des moments où l'instru me porte et j'écris autour alors que des fois ça part de punchlines, il n'y a pas de méthodes et heureusement.

Vos instrus sont très travaillées. Vous avez collaboré avec des musiciens qui faisaient du jazz manouche et notamment Mandino Reinhardt. D'où vient cette influence ?

J'habitais à Strasbourg à la cité Ampère. Il y avait beaucoup de manouches. Je me suis souvent dit que Strasbourg c'était un berceau du jazz manouche avec Django Reinhardt et que si on pouvait faire quelque chose d'un peu particulier pour cette ville, il fallait qu'on allie le rap à cette force. Ça a pris du temps, ce n'était pas facile mais on a essayé de faire un truc sympa avec "Etoiles du sol". Mandino, je l'ai rencontré à La Réunion où j'ai habité et j'ai été le voir après un de ses concerts. Je lui ai proposé de collaborer et il a été enchanté. Ensuite, j'ai un peu élargi le territoire et je suis allé à Marseille et j'ai ajouté le côté calabrais des mandolines avec Vincent Beer, puis le côté arménien de Levon Minassian. Petit à petit, j'ai rajouté des influences mais je ne me suis jamais forcé, j'ai toujours voulu que ce soit naturel.

"Je pense que l'amour est le plus important"

Ce nouvel opus s'appelle "Contes cruels". Vous aviez sorti un titre Conte cruelles de ma jeunesse par le passé. Y a-t-il un rapport cet album et cette chanson ?

Au départ, "Contes cruelles de ma jeunesse", c'est un morceau que j'ai sorti il y a quelques années. C'était vraiment une référence aux Béruriers noirs. Cet album est plus en rapport avec ma vie personnelle. Je les vois un peu comme des comptines mais qui représentent des moments de ma vie ces temps-ci.

Cet album parle pas mal d'amour et notamment d'amours déçus...

C'est un thème important pour l'humanité. On ne le sait pas mais c'est ce qui fait qu'on se lève chaque matin pour aller travailler. Si tu ne parles pas d'amour, de quoi tu parles alors ? De politique ? De Dieu ? Moi, je suis non-croyant, la politique, ça me dégoûte, mais je pense que l'amour est le plus important. Je suis un idéaliste quand je parle d'amour. Je n'ai pas trop envie d'être un consommateur même si je le suis d'une manière ou d'une autre. On me dit que je parle beaucoup d'amour dans mes morceaux. Il y a des rappeurs qui parlent de la rue depuis vingt ans, de ghetto, de courses poursuites avec les flics, ça ne choque pas. Moi je parle d'amour et ça choque...

En parlant d'amour, vous avez justement sorti "Dieu d'amour" en 2011. Avec les attentats de Paris et les autres, cette chanson a pris une dimension encore plus forte.

"Dieu d'amour" est une chanson qui a très bien marché au-delà de toute attente finalement. C'est un morceau très binaire, il n'y a pas beaucoup d'évolution sur le beat, le texte est très frontal, sans finesse, ce n'est pas un morceau dont je suis fier. Il a marché malgré moi. J'aurais préféré qu'il existe moins et que les hommes aillent mieux. Ce texte est un miroir de l'homme face à l'homme quoi. Il ne prend pas partie pour l'un ou pour l'autre.

"L'école, c'est un traumatisme terrible pour moi"

Un autre thème est assez récurrent dans vos textes: la difficulté à trouver sa place. Vous prenez l'image de l'oie sauvage dans l'un de vos textes. C'est ce que vous ressentez ou que avez ressenti à un moment de votre vie ?

"Les oies sauvages" c'est une réécriture de Brassens et de sa chanson "les oiseaux de passage". C'est une espèce de course à l'espoir. Tu crois que tu vas toujours trouver quelque chose de mieux. Des promesses du lendemain et c'est ce qui te permet d'aller toujours un peu plus loin. Mais avoir de grands rêves, c'est aussi avoir de grandes déceptions. Pour le moment, non, je n'ai toujours pas trouvé ma place. Nulle part d'ailleurs. Ni géographiquement, ni professionnellement, ni affectivement, je mène une vie de bohémien ponctuellement sédentaire. Je suis toujours perdu, je cherche toujours. En fait, ce qui est curieux, c'est que plus tu te cherches, plus tu te perds et là j'essaye de me poser et d'arrêter de réfléchir et depuis que j'arrête de chercher, je me trouve plus.

Dans "Désobéir" vous parlez de l'école. Ça a été compliqué ?

L'école, c'est un traumatisme terrible pour moi. Une incompréhension totale, une solitude terrible, ce sont les néons blafards qui te défoncent le matin, un ennui total, j'ai toujours été plus intéressé par les papillons qui volaient à la fenêtre que par le théorème de Pythagore. Je me suis fait virer de quatre collèges et lycées et pourtant j'étais dans les premiers de la classe. C'est comme ça que j'ai fini mes études, mes parents étaient désespérés. Toute mon enfance, on m'a dit que je n'arriverai à rien, que j'étais une mauvaise personne et en grandissant, j'ai un peu plus confiance en moi. On est dans une société où le cas par cas n'existe plus. Aujourd'hui, si tu ne rentres pas dans la case qu'on t'a donné, forcément t'es un mouton noir, un vilain petit canard mais parfois, le vilain petit canard est un cygne.

Vous avez récemment participé à des conférences à l'Ecole Normale supérieure et à SciencePo. Comment ça s'est passé ?

Je pensais que ça allait être difficile, que j'allais devoir beaucoup argumenter, que j'allais être un peu pris de haut et en fait tout le monde a été hyper bienveillant. C'étaient des passionnés qui voulaient échanger sur l'écriture, sur la musique et c'était un grand moment de bonheur. On n'avait pas forcément les mêmes codes à la base et pourtant pendant une heure on a parlé la même langue. C'était des humains avec de bonnes âmes et une lumière en eux. C'était un grand moment de bonheur et de délice.

La culture hip-hop est en pleine bourre. Que diriez-vous à Eric Zemmour qui avait qualifié le rap de "sous-culture d'analphabètes" ?

Il s'est dit: "Je dois faire du buzz donc si je dis du mal du rap, automatiquement ça va buzzer." Je crois qu'il a été dépassé car les rappeurs sont des sanguins. Zemmour a été victime du système. Il a été victime dans le sens où il a dit ça par rapport à ce qu'il entendait dans les médias, donc il a été aussi bête que ceux qui écoutent Skyrock. S'il avait été un petit peu plus curieux avant de sortir ça, il se serait aperçu qu'on fait partie de la culture et de la poésie moderne et ça c'est une évidence.