Plongeon dans le pays enchanté de Foccroulle

Martine D. Mergeay
ZAUBERLAND (LE PAYS ENCHANTE), Musique Robert Schumann et Bernard Foccroulle, Texte Heinrich Heine et Martin Crimp Mise en scene Katie Mitchell, Decor et costumes Chloe Lamford, Lumieres James Farncombe, Assistants mise en scene Dan Ayling et Gilles Rico, Costumieres Zeb Lalljee et Sabia Smith, filage au Theatre des Bouffes du Nord le 2 Avril 2019. Avec : Julia Bullock (Soprano), Cedric Tiberghien (Piano) et Ben Clifford, Natasha Kafka, David Rawlins, Raphael Zari (photo by Patrick Berger)
ZAUBERLAND (LE PAYS ENCHANTE), Musique Robert Schumann et Bernard Foccroulle, Texte Heinrich Heine et Martin Crimp Mise en scene Katie Mitchell, Decor et costumes Chloe Lamford, Lumieres James Farncombe, Assistants mise en scene Dan Ayling et Gilles Rico, Costumieres Zeb Lalljee et Sabia Smith, filage au Theatre des Bouffes du Nord le 2 Avril 2019. Avec : Julia Bullock (Soprano), Cedric Tiberghien (Piano) et Ben Clifford, Natasha Kafka, David Rawlins, Raphael Zari (photo by Patrick Berger) ©Patrick Berger

À Paris, lové dans le "Dichterliebe" de Schumann, un cycle poignant inspiré par l’absence et l’exil. Au cours des près de trente années passées à la tête de la Monnaie et du Festival d’Aix-en-Provence, Bernard Foccroulle n’a jamais lâché l’essentiel, cette musique qu’il continua à pratiquer, quasi quotidiennement, comme organiste (et, plus récemment, comme claveciniste…) et comme compositeur. Avec de nouvelles éclosions, toujours plus raffinées et inspirées, comme l’atteste sa dernière œuvre, créée le 5 avril au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris (en coproduction avec différentes maisons d’opéra, dont la Monnaie).

Telle que nous l’avons découverte, la forme de Zauberland est pour le moins hybride, à la fois "simple" cycle vocal - mais pas si simple que cela puisqu’il associe Dichterliebe de Schumann et Heine (en allemand), et un cycle original de Foccroulle et Martin Crimp (en anglais) - et ambitieux monodrame, à l’instar d’Erwartung de Schoenberg, par exemple.

D’une part, deux interprètes magnifiques : la soprano Julia Bullock et le pianiste Cédric Tiberghien. De l’autre, une mise en scène très élaborée, très esthétique mais surchargée de la Britannique Katie Mitchell (familière du festival d’Aix où elle participa, notamment, à la création de Written on Skin de George Benjamin, sur un livret du même Crimp).

Dans leurs notes d’intention, les auteurs de Zauberland désignent comme fil rouge - traité en flashback onirique - le parcours d’une jeune femme syrienne, enceinte de 5 mois, contrainte à quitter son pays en laissant tout derrière elle, et trouvant refuge en Allemagne où elle devient chanteuse d’opéra. On est donc dans une dramaturgie précise (il faut lire le programme pour en comprendre le déroulé) alors que le cycle lui-même - tant chez Schumann que chez Foccroulle - est d’essence poétique. Les excellentes traductions projetées en surtitres permettent à l’imagination d’entrer dans l’univers commun aux deux mondes entrecroisés, où l’absence de l’être aimé et la douleur infinie qu’elle entraîne, forment la substance et l’énergie de ce qui va suivre. De la survie, en quelque sorte. Pas besoin, donc, de surligner ou, pire, d’illustrer chacune des situations d’un récit lui-même surnuméraire, même si certaines des images de Katie Mitchell sont sublimes, animées par la virtuosité millimétrée des comédiens (muets).

Mais ces réserves n’empêchent pas Zauberland d’exercer l’enchantement qu’il annonce. Schumann aide assurément à ouvrir les sensibilités, soutenu au début du spectacle par une mise en scène encore calme (et pas moins cruelle pour autant). Mais, dès la première intervention du piano "foccroullien", c’est encore un tout autre monde qui s’ouvre, fait de lumière et même de tendresse (grâce aux flots d’harmoniques jaillissant du registre aigu), de chocs et de silences. Ponctuant les textes parfois très concrets de Crimp, l’extrait du Cantique des cantiques et le poème de Malik Asma de Faraza rappelleront ensuite les bonheurs anciens, inscrits dans les mélismes subtils de la ligne vocale.

Tiberghien et Bullock en déploiement

On aura déjà compris que ce voyage onirique est créé par un duo exceptionnel. Au piano, le Français Cédric Tiberghien est finalement le meilleur des metteurs en scène, osant quelques justes exagérations - même dans Schumann - validées par ses immenses moyens et son expérience du lied. Quant à la soprano américaine Julia Bullock, qui mieux qu’elle pouvait incarner le destin de la jeune femme souffrant les violences de l’exil, tout en relayant les interrogations métaphysiques lancées par les poètes ? Une dualité magique rejoignant les ambitions des auteurs.

Jusqu’au 14 avril aux Bouffes du Nord. Infos et réservations : www.bouffesdunord.com. À la Monnaie : les 11, 13 et 15 février 2020. Infos : www.lamonnaie.be

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