Les lettres sublimes d’Aldous Harding

Musique La Néo-Zélandaise vient de publier "Designer" (***), troisième album subtil, existentiel et magnifique.

Les lettres sublimes d’Aldous Harding

Musique La Néo-Zélandaise vient de publier "Designer" (***) , troisième album subtil, existentiel et magnifique.

Ce regard ne peut pas être celui d’une personne saine d’esprit. Délicatement assise sur le siège d’une terrasse du centre de Bruxelles, Hannah "Aldous" Harding nous observe. Nous, notre visage, notre regard, comme si une conversation silencieuse s’était installée entre l’artiste néo-zélandaise et notre âme, sans que nous ne soyons invités à y participer. Puis ces yeux noisette d’une intensité folle se figent sur autre chose, un détail, et une voix douce nous invite enfin à lancer une discussion.

La première question est essentielle, chaque mot est pesé, analysé et ouvre une voie dont dépendra le déroulement de cette rencontre. "Une bonne partie de ce que j’ai voulu faire avec cet album était guidée par une envie d’ouverture", mentionne lentement cette énigme de 28 ans. "On attend manifestement de moi que j’exprime quelque chose, alors je vais le faire, mais avec ce que j’ai envie d’exprimer."

Deux albums (Aldous Harding en 2014 et Party en 2017) ont suffi à la demoiselle pour bouleverser les mélomanes du monde entier. Son grain de voix unique, magistral dans les graves comme les aigus, a installé en douceur un univers mêlant parfaitement simplicité mélodieuse et complexité sentimentale pour ne laisser qu’une chose s’emparer de ses auditeurs : l’émotion.

Designer (***) poursuit subtilement sur cette voie. Harding est un esprit unique, séparé du reste du monde par un voile qui semble la maintenir dans un questionnement permanent sur la vie, l’amour, l’autre. "Fixture Picture", "Designer" et "The Barrel" laissent présager une joie de vivre retrouvée sur la forme, mais rien n’est aussi clair sur le fond, tout est personnel, et tout est beau. "Weight of the Planets", "Heaven is Empty" et "Pilot" - aussi écorchés que sublimes - se lisent quant à eux comme des lettres, des missives d’une sincérité rare, adressées à tous ceux qui entourent cette merveilleuse auteure.

Vous semblez plus apaisée, positive, que sur les albums précédents… Est-ce le cas ?

Designer n’est pas plus positif, il y a énormément de choses atroces sur le fond. Je ne suis pas guérie, les choses ne sont pas réglées, mais mon approche est plus légère, car ces choses ne disparaîtront pas. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’avoir l’air sérieux pour procéder avec sérieux, alors je me concentre sur cette légèreté.

À leur lecture, les textes résonnent comme autant de lettres que vous adressez à vos proches…

J’aime l’idée que vous puissiez mettre la musique de côté et laisser aux textes leur propre existence, ressentir quelque chose. Je voulais que mes paroles aient un sens en étant lues.

Sur "Weight Of The Planets" on a le sentiment que vous vous demandez : "pourquoi ne suis-je pas aussi heureuse que je devrais l’être" ?

Oui, vous êtes très proche de ce que je voulais exprimer. C’est le même raisonnement sur "Pilot" d’ailleurs. Il est essentiel, pour moi, de suggérer que ce questionnement, le fait de ne pas savoir pourquoi nous ne sommes pas aussi heureux que nous devrions l’être, n’a aucune importance parce qu’il est temporaire. Nous pouvons être ce que nous voulons. Supprimer la torture que peut représenter ce questionnement ne peut que faire de nous une meilleure personne.

Dans quel état d’esprit étiez-vous en écrivant cet album ?

L’écriture s’est faite en différentes étapes, dans différents endroits. J’ai écrit quatre morceaux sur la route pendant la tournée précédente. Puis trois autres chez ma mère à Dunedin (Nouvelle-Zélande) et encore deux pendant l’enregistrement. Toutes ces phases étaient différentes, elles représentent différents aspects de moi-même. J’aimerais pouvoir offrir des réponses, du contenu, mais vous ne pouvez pas attendre d’un artiste qu’il réponde à vos questionnements. Tout le monde a sa complexité, moi je ne fais que jeter une lumière sur la mienne.

L’amour est partout dans vos textes. Que représente-t-il pour vous, au fond ?

Je ne sais pas vraiment, c’est l’une des phases les plus puissantes que nous puissions traverser. Je suis convaincue qu’il est important de traiter l’amour comme nous nous traitons nous-même. Amour et peur sont tellement liés… Que voulez-vous le plus au monde ? Être aimé. Que redoutez-vous le plus au monde ? Ne pas être aimé. L’amour est une émotion mais aussi une action. Et j’aimerais beaucoup que mes actions soient conduites par l’amour, mais, pour être honnête, je pense que c’est surtout lui qui vient me trouver.

Aldous Harding, Designer (4AD), sorti le 26 avril. En concert au Botanique (sold out) le 14 mai.

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