Le pianiste Paul Badura-Skoda est décédé

Le pianiste Paul Badura-Skoda est décédé
©Youtube ÓBIDOS TV
Martine D.Mergeay

Pianiste, chef d'orchestre, musicologue, inventeur, Paul Badura-Skoda avait fait partie du jury du Concours Reine Elisabeth en 2003. Impossible de le rater : le public du Concours en arrivait à le guetter, à lui adresser des applaudissements ciblés, et lui, à y répondre, modeste, mais ravi de la houle de bonne humeur que provoquait chacune de ses apparitions dans la procession du jury. Ce même printemps 2003, les master classes qu’il donna au Musée des Instruments de Musique furent prises d’assaut et son récital – pourtant programmé en plein congé d’Ascension – dut être dédoublé. Son charme opérait partout. Qui donc était cet homme, considéré depuis plus de soixante ans, comme une sommité internationale du piano – et du pianoforte - dans les cénacles avertis, mais somme toute peu connu du grand public ? Nous republions ici le portrait que Martine D. Mergeay lui avait consacré à l'époque.

Il pourrait être le père de Roberto Benini, trente ans de plus, dix centimètres de moins, mais ce même regard pétillant - joie et inquiétude mélangées -, cette folle énergie, et cette élégance profonde, dans chaque geste du corps et de l’esprit, et jusque dans une pitrerie constitutive du personnage. Parlant, bien sûr, une demi-douzaine de langues, dont le français à la perfection.

Milieu familial

Paul Badura-Skoda est né à Vienne, en 1927 et l’origine de son nom, déjà, est tout un roman. « Mon père, Ludwig Badura, était un ingénieur génial, connu à Vienne pour avoir construit les premiers réseaux d’électricité et de téléphone. Il est mort d’un accident de moto quand j’avais quatre mois. Ma mère, d’origine juive hongroise s’est remariée sept ans plus tard avec un commerçant du nom de Skoda, d’origine tchèque comme mon père, descendant des 300 000 artisans originaires de Bohème arrivés à Vienne au cours du XIXe siècle. C’était des gens modestes, n’appartenant pas à la haute bourgeoisie, mais de grands travailleurs. Mon grand-père paternel était tailleur, le père de mon beau-père, menuisier. Par reconnaissance pour celui qui m’a élevé, j’ai joint son nom à celui de mon père et voilà pourquoi je m’appelle Badura-Skoda… »

Comme son père, le petit Paul est animé par un insatiable esprit de recherche : les sciences naturelles, l’histoire, la physique et la mécanique, des machines et des hommes - c’est ce qui le poussera plus tard non seulement à ouvrir ses pianos et à faire des recherches qui aboutiront à des publications de référence, mais encore à étudier la physiologie musculaire, les mécaniques de levier etc.

Et de sa mère, durant les sept années où il fut seul avec elle, il reçoit le goût de la musique. « C’était une personnalité riche et sereine, elle chantait. Quand j’eus quatre ou cinq ans, on découvrit que j’aimais dessiner, et chanter. Je manœuvrais tout seul un gramophone sur lequel j’écoutais des opéras, la « Fiancée vendue » de Smetana figure parmi mes premiers grands souvenirs. Tout naturellement, j’ai été mis au piano. Mais j’étais le contraire d’un enfant prodige, il fallut attendre l’adolescence pour que j’aille spontanément au piano et même, à treize ans, j’étais encore persuadé de devenir ingénieur. »

La guerre

«Et puis survint la guerre. La mort était proche. Une partie de la famille de ma mère fut exterminée. J’ai pris conscience de la valeur de la musique : un lien avec le ciel, un lien avec une force qui peut vous donner tous les soutiens. Avez-vous vu « La vita e bella » ? (mais oui, cher Paul, depuis que je vous connais, je ne pense qu’à ça…) Avez-vous saisi que c’est la musique qui maintient cet homme en contact avec sa femme, avec l’amour, avec la vie ? »

« Au début de la guerre, les lycées de Vienne ont été fermés et nous avons déménagé à la campagne. Coupé de tout, mais dans une ambiance affectueuse – j’étais entouré de femmes… - j’ai travaillé mon piano huit heures par jour, et j’ai lu les grands classiques, Goethe, Shakespeare, Dostoïevski. Le drame qui se jouait à l’extérieur me fut, en un certain sens, propice ».

Au terme de cette période, Paul a dix-huit ans, il reprend ses études « avec tout l’enthousiasme de la jeunesse, on était à l’aube d’une nouvelle époque, on pouvait manger, on était libre ! » et se profile immédiatement comme l’un des meilleurs pianistes autrichiens, aux côtés de Friedrich Gulda et de Jorg Demus. Ce dernier deviendra son plus fidèle partenaire pour de mémorables concerts à quatre mains : « la « Hausmusik » battait son plein, nous avons joué toutes les symphonies imaginables à quatre mains, y compris celles de Bruckner dont je suis un fervent admirateur, et dont j’ai fait mes propres réductions, je connais sa Huitième par cœur… ».

Coup de foudre pour une casserole

Au début des années cinquante, le succès vient à la rencontre du jeune Viennois : grâce à quelques disques très bien distribués, il est invité aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, au Japon. Un jour, Jorg Demus et Paul Badura-Skoda vont écouter une certaine Isolde Ahlgrimm, « un phénomène ! elle joue sur une casserole », et c’est le coup de foudre ! Découverte du pianoforte ! « J’ai soudain compris pourquoi la musique de Mozart souffrait tant du piano moderne » (avec son épouse, musicologue, PBS écrira d’ailleurs « L’art de jour Mozart au piano », traduit depuis dans toutes les langues, y compris le japonais). Demus et Badura-Skoda deviennent collectionneurs - et rivaux…- et construisent leur propre studio. L’aventure des claviers authentiques est en route. « C’était une période d’effervescence magnifique, tous les plus grands musiciens étaient à Vienne et nous étions tous en contact ». Avec Harnoncourt aussi ? « Nous nous connaissons bien mais c’est un homme hautain, un trop grand monsieur pour moi, nous n’avons rien fait ensemble ». Sourire.

Un pianiste « catholique » !

Près de cinquante ans plus tard, comment se situe Paul Badura-Skoda ? « Je vois deux sortes de pianistes : ceux qui se spécialisent, et les « catholiques » (dans le sens d’ « universels ») qui jouent tout, y compris les créations. Contrairement à l’étiquette qu’on me colle, je me place dans la seconde catégorie, j’ai notamment créé plusieurs œuvres de Frank Martin. Mais je pense quand même que je vais me spécialiser dans Chopin. Et peut-être dans Mozart. Jouer sur le piano ayant appartenu à Mozart, ça peut émouvoir jusqu’aux larmes. »

Quant à l’avenir des jeunes pianistes, aujourd’hui, qu’en pense le maître ? «Le nombre de bons pianistes dépasse de loin le nombre des engagements potentiels, la situation est donc difficile. Selon moi, la première condition pour accéder à une carrière internationale est d’être capable de se présenter à un grand concours et de s’y obtenir une bonne place (même si les exceptions confirment la règle…). Autre conseil, pensant à Liszt et à son immense générosité : reconnaître le génie des autres et ne jamais envier celui qui a plus de succès ; l’envie détruit l’âme. »