Lucas Santtana, le Brésil dans l’âme, Bolsonaro en ligne de mire

Cinq continents, un virus, mille situations différentes. Rencontre avec des groupes, artistes ou musiciens des quatre coins du monde, à l’heure de la culture confinée.

Lucas Santtana, le Brésil dans l’âme, Bolsonaro en ligne de mire
©D.R.

Une brise légère parcourt le rivage, frôle la cime des vagues, et vient nous caresser la nuque. Là, sous un palmier, les pieds dans le sable, la tête en l’air, et les yeux attirés vers une bouteille de cachaça, le voyageur s’endort, irrésistiblement bercé par une guitare sèche et cette voix d’une merveilleuse douceur. Chaque seconde, sur chaque morceau de Lucas Santtana, l’histoire se répète. L’auditeur ferme les yeux, s’évade dans ce Brésil chaud, vibrant et multiculturel, qui fait rêver depuis toujours.

S’il comprend le portugais, en revanche, son expérience est différente. Car la légèreté subtile et travaillée de la forme, enrobe un discours dur et lucide sur la réalité du pays : la corruption des autorités, les ravages populistes et extrémistes de Bolsonaro, et la violence d’une pauvreté qui ne cesse de s’accentuer.

“Je pense que tout est politique” nous écrit Lucas Santtana, qui préfère la plume à la parole, lorsqu’il s’agit de s’exprimer en anglais. “Ce n’est pas l’affaire des partis et des politiciens, mais une conscience quotidienne qui s’insère dans chacun de nos choix. Bolsonaro est la poubelle de l’histoire, son temps passera et le Brésil retrouvera sa place dans le monde”. “Pas en tant que pouvoir hégémonique, poursuit-il, mais “pour faire la démonstration qu’une vie pacifique est possible au-delà des différences.”

Le chanteur et guitariste de 49 ans, originaire de Salvador de Bahia, s’inscrit dans la plus pure tradition de la Bossa Nova, le tropicalia et les contest songs arrivées dans les années 60 avec la dictature militaire. Ses héros, comme Caetano Veloso, Gilberto Gil ou Dorival Caymmi, Lucas les a d’ailleurs rencontrés. “Mon père était le directeur artistique du label Polygram, devenu Universal. J’ai pu rencontrer tous ces maîtres, quand j’étais encore enfant, précise-t-il. Il est parti quand j’avais un an, et je réalise maintenant que j’ai choisi de devenir musicien pour me rapprocher de lui. Mais c’est ma mère qui m’a réellement lancé sur la voie, à l’âge de douze ans. Chaque semaine, elle m’offrait un album de musique populaire brésilienne, africaine, de folk, de jazz,… Je passais des heures à les écouter, et j’ai totalement pris conscience du pouvoir émotionnel des artistes.”

Les Brésiliens vivent en musique, des âmes chantent, dansent ou jouent sur toutes les places publiques. “Une large partie de la population, tous milieux confondus, ne lit pas ou peu” nous explique le musicien désormais installé à Rio. “Onze millions de personnes ne savent pas lire du tout. Alors la musique populaire joue depuis toujours un rôle essentiel : elle informe, éduque, provoque débats et réflexions”.

L’héritage laissé par les maîtres de la Bossa Nova précités est-il une bénédiction… ou un poids “Les deux. Comment avoir du sens en arrivant après tant de génies ? La vision freudienne veut qu’on ait envie de tuer notre père à un moment donné, mais c’est une approche occidentale des choses. Dans la culture des populations indigènes, ça n’existe pas. L’enfant apprend des parents puis passe de l’autre côté. Je me vois donc comme un héritier de cette richissime tradition musicale, que je perpétue avec joie et fierté”.

Les Brésiliens, eux, l’écoutent. Le précédent album de Lucas Santtana a été consulté plus de cinq millions de fois sur les plateformes en ligne. O Céu é Velho Há Muito Tempo (Le ciel est vieux depuis longtemps), sa huitième livraison sortie fin 2019, a donné lieu à une tournée brésilienne qui devrait se prolonger en Europe (une date est actuellement annoncée à l’Ancienne Belgique le 22 novembre prochain) lorsque la situation sanitaire sera à nouveau sous contrôle.

Difficile, toutefois, de se projeter dans l’avenir quand on vit dans l’un des pays les plus durement touchés par le coronavirus. “Le Brésil et les États-Unis sont devenus les épicentres de la crise” conclut Lucas Santtana. “Et ce n’est pas un hasard s’ils sont dirigés par Bolsonaro et Trump, qui choisissent tous les deux d’ignorer la science. Ce gouvernement détruit tout et tout le monde : les pauvres, les plus vulnérables, la forêt amazonienne. Pour l’instant, la vie des gens nous inquiète davantage que la possibilité de jouer notre musique. La scène reviendra, les vies humaines sont définitivement perdues.”

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