"Kagabas", l’album d’un peuple menacé

Les Kagabas de la Sierra Nevada colombienne vivent en autarcie. Mais ce mode de vie et leur tradition d’oralité sont de plus en plus impactés. En mai 2019, un jeune producteur s’est rendu sur place pour les enregistrer.

"Kagabas", l’album d’un peuple menacé

Les hordes de visiteurs qui font étape à Santa Marta, sur la luxuriante côte Nord colombienne, se pressent généralement vers deux destinations touristiques majeures : les plages et forêts sublimes du parc national de Tayrona, et la mystérieuse Ciudad Perdida, récompense précolombienne ultime au terme de deux jours de trekking. En mai 2019, pourtant, l’un de ces visiteurs nourrit d’autres projets. Harold Boué n’est pas en vacances, il n’est présent dans la zone que pour une dizaine de jours, et passe outre au point de départ du fameux trekking pour s’enfoncer plus profondément dans la jungle.

Après plusieurs heures de route, sa moto quitte les voies praticables et s’engage sur de sinueux chemins de terre. Quand l’engin ne passe plus, il faut l’abandonner, marcher durant une demi-journée pour arriver in fine au "village frontière". Là, pas d’échoppes, pas de guides touristiques et encore moins de centre d’accueil. Le producteur de musique marseillais de 36 ans est la seule et unique personne extérieure à être autorisée dans la zone : le territoire kagaba, du nom de la communauté qui occupe les lieux en autarcie depuis plus de 5 000 ans.

"Kagabas", l’album d’un peuple menacé
©D.R.

"Quand je suis arrivé au village, personne n’est venu me parler", raconte Harold, que nous contactons à Marseille par téléphone. "J’étais dans mon coin. Puis, au bout d’une heure, le Máma (une sorte de sage, dépositaire d’un certain savoir) est venu vers moi. Il m’a remis un bracelet lors d’une petite cérémonie, et a prononcé un discours que l’on m’a traduit comme : ‘Voilà, les Kagabas te font confiance maintenant. Tu as une responsabilité par rapport à ce qu’ils vont te dire et te transmettre.’"

Le traducteur n’est pas un Kagaba, ni un extérieur, mais Franz, un naturaliste en contact depuis une quinzaine d’années avec cette communauté précolombienne, dont il a conté l’histoire quelques mois plus tôt dans un podcast de Radio France, afin d’attirer l’attention sur sa situation complexe.

Menacés par la déforestation, l’accaparement des terres et les effets du changement climatique, les Kagabas craignent pour l’avenir de leur cadre de vie, leur autonomie et le maintien de leurs traditions. "J’ai été touché par ce message, commente Harold. J’ai envoyé un mail à Franz en lui proposant d’enregistrer ce que les Kagabas auraient envie de faire passer comme message." L’initiative est transmise et validée. Le musicien est invité à passer une semaine sur place et pas un jour de plus, pour ne pas affecter les autochtones : plusieurs dizaines de milliers de personnes installées en clans, familles et autant de villages, sur les hauteurs de la montagne.

"Kagabas", l’album d’un peuple menacé
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Connectés avec leur environnement, les Kagabas gardent volontairement leurs distances avec le reste du monde. Pas de radios, journaux, smartphones, et encore moins de réseau internet : toute l’information est exclusivement transmise et enseignée in situ par voie orale.

Chaque village s’en remet, pour ce faire, à un Máma, un ancien, porteur de connaissance. "Pas un gourou ou un chamane", insiste Harold Boué, qu’un Máma et son fils prennent alors sous leurs ailes, pour lui faire parcourir la montagne. "J’ai le sentiment d’avoir avant tout assisté à une rencontre entre un père et son fils, la transmission d’une génération à une autre. Trois jours durant, nous avons marché, ensemble, dans la forêt, pour rejoindre des villages toujours plus haut perchés." En chemin, des chants sont dédiés à l’eau, au singe, au serpent, à tous les éléments présents dans cet environnement sauvage, que les Kagabas nomment à leur manière pour les intégrer dans leur vie et en prendre conscience, au lieu de les fuir ou les détruire.

Harold capte ces sons, ces échanges, et les répertorie tel un naturaliste. "On n’est pas dans une dimension spirituelle, mais extrêmement pragmatique. Le chant est une manière de comprendre son environnement, de transmettre un savoir sur la vie, la mort, le passé, le futur. Les Kagabas ont toujours procédé de la sorte. Mais, face à la tentation croissante des jeunes de quitter la montagne pour la ville, le risque de voir cette culture et cette histoire disparaître est bien réel. D’où la volonté du Máma et son fils d’en garder une trace."

"Kagabas", l’album d’un peuple menacé
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Certains villages ouvrent leurs portes au producteur dont le projet musical porte le nom de Lion’s Drums. D’autres lui restent inaccessibles, dont la zone située au sommet de la montagne où se réunissent exclusivement les Mámas. Fallait-il se rendre sur place ? La présence d’un étranger était-elle nécessaire pour immortaliser une culture qui veut limiter au maximum les contacts avec l’extérieur ? "Je me suis effectivement posé la question", concède le musicien. "Peut-être tout simplement parce que personne ne s’y est intéressé avant. Franz m’a expliqué que ma proposition avait fait office d’élément déclencheur. Face à la pression croissante du monde extérieur et la cohabitation compliquée avec la société colombienne, ce père a trouvé que l’échange en valait la peine."

Très fidèle à ce moment de rencontre, subtilement mis en musique, le résultat est déroutant. Kagabas **  (sorti le 12 février) relève davantage du journal sonore que de la musique électronique, la plongée dans le voyage initiatique d’un jeune et de son patriarche.

"Que devons-nous transmettre, préserver, protéger ou non de la destruction et la disparition ?"

De retour à Marseille, Lion’s Drums assemble les pièces : les chants, mais aussi les centaines de sons prélevés en pleine nature. Il en tire sept longues pistes sonores immersives qu’il envoie naturellement en Colombie. "Je n’ai pas envoyé de CD, ni de vinyle. Les villages ne disposent de toute façon pas du matériel pour écouter de tels objets", précise-t-il. "C’est Franz qui s’est rendu sur place avec les fichiers et les a fait écouter aux Kagabas, qui ont approuvé le résultat."

L’auditeur ne comprend évidemment pas l’idiome local, une note d’intention est donc fournie avec l’ensemble, à écouter d’une traite et vivre comme une expérience immersive. La totalité des bénéfices générés par la vente de l’album, eux, seront intégralement reversés à l’organisation Nativa dudit Franz, qui collabore avec les Kagabas pour les soutenir face aux diverses menaces qui pèsent sur eux, et leur permettre de continuer à évoluer en marge de la société colombienne.

"Kagabas", l’album d’un peuple menacé
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"Il y a une profonde volonté de maintenir cette vie en harmonie avec la nature et de rester en marge de notre société", insiste Harold Boué. "Leur perception des choses est différente, leur connaissance des sons, des éléments et des étoiles est différente, et extrêmement poussée. Ils distinguent des choses que nous sommes incapables d’observer. C’est tout cela aussi qui est menacé." Fallait-il, dès lors, attirer l’attention et les regards des possibles curieux vers cette communauté ? "C’est un enjeu dont j’avais conscience, et je dirais qu’il faut les laisser tranquilles, repenser notre rapport au voyage et au tourisme." Harold lui-même ne s’est-il pas livré à une forme de tourisme exotique sous couvert artistique ?

"Je suis toujours surpris par ce type de question, mais je peux y répondre. La notion de tourisme implique une approche consumériste dans notre conception de la terre, du temps, du voyage, et des gens que l’on rencontre. L’ensemble est également vu comme un moment de détente lors duquel on ne travaille pas. Personnellement, je suis allé sur place pour travailler, prendre mes responsabilités dans le cadre d’un projet précis et une série de demandes qui m’ont été formulées. Je vois cet album comme une démarche commune. À titre artistique, cela pose la question de la transmission, et, plus profondément, de ce qui est essentiel ou non. Je trouve que tout cela a une résonance particulière, dans le cadre actuel : que devons-nous transmettre, préserver, protéger ou non de la destruction et la disparition ?"

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