Warren Ellis, l'homme qui savait jouer de tout

Le musicien australien accompagne Nick Cave et ses Bad Seeds depuis vingt-cinq ans. Marianne Faithfull, autre amie de longue date, vient une nouvelle fois de faire appel à ses services. Portrait d’un artiste brillant, polyvalent et surprenant.

Warren Ellis, l'homme qui savait jouer de tout
©D.R.

Tu ne décides pas de vivre de la musique, déclarait Warren Ellis à un journaliste français en 2009. Ça s’impose à toi […] Quand j’ai commencé, c’était pour le feeling, un peu comme quand tu vas skater ou surfer. Ce truc qui te donne un sentiment de liberté." Dans ce cas précis, on pourrait presque parler d’intervention divine.

La légende veut qu’à onze ans, le petit Warren tombe sur un vieil accordéon dans un terrain vague de sa ville de Ballarat, à une centaine de kilomètres de Melbourne (sud-est de l’Australie). Au lieu de shooter dedans comme n’importe quel gamin, Ellis le rapporte à la maison, apprend à le manipuler, et s’attaque à la flûte, puis au piano et au violon dans la foulée. Le ver est dans le fruit, Warren le sait. Bourse en poche, l’adolescent pousse son apprentissage des cordes à l’université de Melbourne, tente un moment de jouer la carte de la sécurité en donnant des cours, avant de tout plaquer un an et demi plus tard, pour "ne pas finir à 60 ans assis dans une chaise".

Nous sommes en 1990, Warren Ellis a 25 ans. Outre quelques compositions pour le théâtre et la création de son propre trio (The Dirty Three), le violoniste est repéré par Nick Cave, qui l’invite à rejoindre son groupe, en quête d’une petite section à cordes. La suite est toute tracée : Ellis suit les Bad Seeds en tournée, se rapproche du maître, et intègre définitivement la bande en 1995 avant la composition du célébrissime Murder Ballads.

Comme le virtuose joue de tout, on le retrouve au violon, au piano, à la flûte, au chant et même à la mandoline, tout ce qui lui tombe sous la main ou presque. Sur le fond comme sur la forme, les deux artistes s’entendent à merveille. Nick Cave est punk dans l’âme, Ellis a l’esprit libre, l’audace et la volonté de pousser chaque instrument dans ses ultimes retranchements. "Je vais en studio avec un esprit ouvert, précisait l’intéressé en 2019 dans une interview accordée au média finlandais Cinéfinn. Je ne suis pas un compositeur classique qui arrive, regarde, joue avec ça et ça. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne avec moi. Je fais de la musique, et on voit si ça marche ou pas. J’attends les accidents."

Warren Ellis n’écrit jamais une note, mais enregistre la moindre de ses répétitions. Contrairement à Nick Cave dont les textes sont régulièrement éparpillés aux quatre coins du studio, quand ils ne sont pas directement punaisés sur les murs avec interdiction formelle d’y toucher.

Quand il délaisse un temps les Bad Seeds pour lancer Grinderman (2006) et retrouver une fibre rock’n’roll plus virulente, Cave embarque naturellement son second. Lorsque des réalisateurs les contactent pour faire bénéficier le cinéma de leurs services, tous deux composent en duo de vibrantes et délicates bandes-son venant sublimer des longs métrages comme The Assassination of Jesse James By The Coward Robert Ford (Andrew Dominik, 2007), The Road (John Hillcoat, 2009), Loin des Hommes (David Oelhoffen, 2015) ou Wind River (Taylor Sheridan, 2017).

Quel que soit le projet, Ellis imprime sa patte et son sens de la mélodie. "Son influence était manifeste dès le départ", expliquait récemment Nick Cave sur son site internet The Red Hand Files, mis en ligne pour répondre directement aux questions de ses fans. "Sur le plan professionnel, nous avons développé un style de composition basé exclusivement sur une sorte d’intuition, d’improvisation spirituelle qui semble calme, joyeuse et téméraire […] Warren est une machine à idées, quiconque a déjà travaillé avec lui vous dira la même chose. Quand il tourne à plein régime, il est inarrêtable… et il tourne pratiquement toujours à plein régime."

Installé à Paris avec ses enfants et sa femme depuis le milieu des années 90, Ellis prend régulièrement le train pour rejoindre son binôme à Londres. "Nous enregistrons généralement dans un petit studio proche de Brighton, précise Nick Cave sur ce même site internet. Je m’installe dans une pièce avec mon piano, mes paroles et un micro. Warren se trouve dans une autre pièce avec tous ses instruments. Seule une vitre nous sépare. Nous ne parlons jamais de ce que nous allons faire. On commence simplement à jouer ensemble et tout est improvisé. Le contact se fait via l’un ou l’autre regard de part et d’autre de cette vitre. Je ne peux pas vous dire quoi, mais quelque chose se produit, de l’ordre de l’intuition, la confiance, l’envie de tout risquer et évidemment d’échouer."

Quand il ne tourne pas, six mois par an, Warren Ellis joue, tout le temps, et a du mal à refuser les innombrables propositions de collaboration qui lui sont faites. Depuis une bonne quinzaine d’années, il collabore régulièrement avec Marianne Faithull, autre amie de longue date, qu’il accompagne une nouvelle fois, sur le recueil de poèmes qu’elle sortira à la fin fin du mois (lire ci-contre).

"Carnage", en duo avec Nick Cave, sorti le 25 février 2021.

"She Walks In Beauty", de Marianne Faithfull, sortie le vendredi 30 avril.

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