The Black Keys, le blues des origines

Le duo de blues originaire de l'Ohio a galéré durant des années avant de connaître un succès colossal avec l'album El Camino en 2011. Il revient aux sources avec Delta Kream, hommage aux légendes du Hill Country Blues.

The Black Keys, le blues des origines
©Joshua Black Wilkins

Hasselt, le 29 août 2003. Plus rock'n'roll que jamais, le Pukkelpop festival fait la part belle aux perfectos et aux guitares clinquantes. Beck et les Foo Fighters clôturent la soirée, The Kills, The Raveonettes et The Datsuns sont chargés de nous y emmener "en douceur", et le meilleur concert du jour a lieu dès 12h. Inconnus au bataillon, deux types pâles aux traits tirés montent timidement sur scène. Le petit prospectus du festival nous vend "un duo venu directement des Etats-Unis". Vu son état, il semblerait que la paire ait effectivement fait la route la veille, mais lorsque Dan Auerbach branche sa guitare, suivi d'un coup de batterie bien sec de son ami Patrick Carney, c'est l'illumination. 

En moins de quarante minutes, le Limbourg rend les armes face au Mississippi, l'énergie brute et rugueuse du blues explosion plonge les festivaliers matinaux dans la transe, et le son soigneusement crasseux des amplis parachève ce petit chef-d'œuvre d'authenticité. "Je me souviens très bien de ce premier show en Belgique" réagit Patrick Carney avec son flegme habituel, lorsque nous le contactons à Nashville par téléphone. "Je n'en ai que des bons souvenirs. Nous n'étions qu'un petit groupe, on a joué tellement tôt qu'on a passé le reste de la journée à boire des bières. Je n'avais jamais mis les pieds dans un festival avant cet été-là".

Les Black Keys ne viennent pas du sud des Etats-Unis, encore moins du Mississippi. Dan et Patrick ont la grande chance d'être nés à Akron, ville de taille moyenne post-industrielle et paumée de l'Ohio, située à quelques dizaines de kilomètres au sud de Cleveland. Solitaire, presque marginal, "Pat" passe le temps en écoutant les disques de son père - James Brown, la soul du label Stax - avant de se découvrir une passion pour le Jon Spencer Blues Explosion. "En 1996, ils ont sorti "A Ass Pocket Of Whisky" en collaboration avec un certain RL Burnside" poursuit-il. "J'avais 17 ans, je n'avais jamais entendu parler de ce type, et quand j'ai écouté l'album, j'ai été littéralement aspiré par le blues, son blues, le son du Mississippi". 

L'ado vient de se trouver une vocation. Coup de bol, une connaissance partage la même passion. "Dan et moi avions ce lien, cette connexion avec le blues. Quand nous avons découvert Junior Kimbrough dans un documentaire sur le Deep Blues, quelques années plus tard, on a repris quelques-uns de ses morceaux et c'est devenu une addiction. Il y a quelque chose de spirituel, de magique, de mystique avec cette musique".

Pas convaincu de trouver un boulot dans le coin par la voie traditionnelle, le duo quitte l'école pour se concentrer sur le blues. Mais il est à ce point influencé par Burnside et Kimbrough, qu'il peine à trouver un son propre. The Big Come Up (2002) et Thickfreakness (2003), passionnantes œuvres de jeunesse, contiennent toutes deux des reprises que l'on peine à distinguer des compositions originales. "On a petit à petit arrêté d'en faire" réagit le batteur "mais jouer des "cover songs" n'a rien d'une exception. Si vous regardez les Rolling Stones, ils ont commencé exactement de la même manière. Les deux premiers disques étaient même exclusivement composés de reprises." 

Ambitieux mais fauchés, Dan et Patrick enregistrent dans la cave de ce dernier, tondent des pelouses pour financier une première tournée locale, et sont rapidement signés sur le label de blues Fat Possum. Mais leur public, certes fanatique, peine à s'élargir. La fameuse tournée européenne de 2003 les endette de plusieurs milliers de dollars, et ni Rubber Factory (2004) ni Magic Potion (2006) ne les gratifie d'un passage sur une radio nationale. Alors, Dan et Patrick font ce qu'on fait les bluesmen avant eux : ils composent, sans cesse, et tournent, en permanence, dans leur vieux van pourri baptisé "le fantôme gris". "Je suis content qu'on soit passé par là" commente aujourd'hui Patrick Carney, connu dans le milieu comme un bougon un peu bourru. "Je suis content qu'on ait persévéré. C'était dur, mais nous n'avions pas le choix : nous n'avions aucune chance de trouver un autre boulot à Akron. Notre meilleure chance de nous en sortir, et de loin, c'était de faire de la musique, de vivre dans ce van, et de tourner pendant des années sans rien gagner."

Comme souvent, dans ces cas-là, la persévérance finit par payer. "Je me souviens d'une tournée dans le sud (Memphis, La Nouvelle-Orléans,…) en mai 2005" poursuit le batteur. "C'était un moment incroyable, auquel je repense souvent. On sortait d'un hiver délirant dans l'Ohio, on jouait devant 600, 700 personnes par soir, ce qui était beaucoup pour nous, et j'ai ressenti cette liberté, la liberté telle que l'idéalisent deux jeunes gars d'une vingtaine d'années." Puis, tout bascule. Attack&Release est enregistré dans un studio digne de ce nom (2008) avec Danger Mouse à la production pour peaufiner le son des Black Keys. Plus soul, plus léché, Brothers (2010) place le groupe dans les charts pour la première fois, porté par le hit "Tighten Up", et les faux frères accèdent enfin à la gloire avec El Camino (2011), qui mêle parfaitement réussite artistique et succès grand public.

"C'était un choc" concède Patrick Carney. "On est passés du groupe qui n'a jamais placé un seul album dans les charts, à celui dont l'album est numéro un des ventes aux Etats-Unis". Fini les vans, les salles à moitié vides et les tournées déficitaires, place aux hôtels et aux zéniths. Les tournées s'allongent, les fans de la première heure décrochent un peu, et le succès s'avère tout difficile à gérer. Le petit groupe de blues autoproduit doit répondre à de nouvelles attentes et s'y perd. Deux albums oubliables (Turn Blue et Lets Rock) sortent en l'espace de cinq ans et semblent un peu trop lisses pour être sincères.

Delta Kream, retour aux sources 

Annoncé presque par surprise, Delta Kream *** (Nonesuch Records, sortie ce vendredi 14 mai) a pris tout le monde de court. Plus qu'un come back, les Black Keys s'offrent une renaissance, un retour aux sources : onze reprises de leurs idoles de jeunesse Junior Kimbrough, RL Burnside et John Lee Hooker. "De retour de notre dernière tournée des Zéniths, Dan est entré en studio pour travailler sur l'album d'un autre artiste" commente Patrick Carney. "Il a engagé Kenny Brown et Eric Deaton, respectivement guitariste et bassiste de RL Burnside. Un jour, il m'appelle en me disant "hé, j'ai terminé l'album avec un peu d'avance, tu veux venir jammer avec nous en studio et voir ce qui en ressort ?" J'ai sauté sur l'occasion, on a enregistré neuf morceaux en une après-midi, deux autres le lendemain, puis le Covid est arrivé." Le nom de l'album est trompeur. Le célébrissime Delta Blues de Muddy Waters et Robert Johnson vient du sud du Mississippi. Burnside et Kimbrough incarnent depuis toujours, le son du nord de l'état : le Hill Country Blues. "Tous deux sont très différents" poursuit-il. "Le blues du nord du Mississippi est moins classique, beaucoup plus rythmique, très influencé par la musique africaine."

Vous revenez à vos premiers amours, pourquoi maintenant ?

Nous sommes à un stade de notre carrière où nous pouvons dire "rien à foutre, sortons un album de blues sur un gros label, sans avoir la moindre attente commerciale." Certains fans vont adorer, d'autres détester et peu importe. J'ai aimé tourner sans arrêt, j'aime le succès que nous avons acquis avec le temps, mais ce qui compte le plus aujourd'hui, ce que j'aime, c'est me retrouver en studio avec Dan et faire la musique qu'on a tous les deux envie de faire.

Vous aviez besoin de vous éloigner du blues un moment, avant de revenir aux sources ?

Nous avons effectivement joué du blues entre 2000 et 2007. On nous considère toujours comme "un groupe de blues", cette étiquette nous colle à la peau. Mais la réalité, c'est que nous avons toujours voulu jouer du rock'n'roll . Et comme pour la plupart des groupes de rock, de Black Sabbath à Led Zeppelin, notre inspiration vient du blues. Il y a quelques mois, Julian Casablancas (le leader du groupe The Strokes) déclarait "pourrait-on en finir avec les blues rock ?" Le genre n'est pas cool, c'est vrai, mais ce type de déclaration est d'une ignorance crasse, surtout venant de la part du chanteur d'un groupe dont le plus grand hit ("Last Nite", NdlR) est un plagiat total de Tom Petty ("American Girl", NdlR) qui n'est autre qu'un pur morceau de blues. Tout le monde dit n'importe quoi tout le temps. Nous, maintenant, on peut se permettre de dire "fuck it".


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