Soulwax, bêtes de scène, stars des platines

Les frères Dewaele ont marqué la scène rock avec Soulwax. Puis ils ont envahi les clubs de la planète avec leur projet 2 Many DJ’s. Ils fêtent désormais les 6 ans de leur propre label, Deewee.

Soulwax, bêtes de scène, stars des platines
©Rob Walbers

Les jeunes oreilles n’ont d’yeux que pour Stromae, Damso et Angèle, fers de lance d’une scène musicale belge dont on ne cesse de vanter les mérites et la gloire. Leurs parents, eux, se souviendront qu’il y a vingt-cinq ans le pays fournissait déjà deux des artistes les plus excitants du moment, deux groupes de rock brillants, promis d’emblée à un succès hors de nos contrées : dEUS et Soulwax.

En 1994, c’est dEUS qui dégaina le premier avec Worst Case Scenario. Soulwax réagit dans la foulée en sortant Leave The Story Untold (95), réponse de Gand à Anvers, des insatiables frères Dewaele au génial Tom Barman. Dix ans plus tard et trois albums de chaque côté, les fans des deux équipes se comptent par dizaines de milliers, le monde est littéralement à leurs pieds. Pendant que Barman se cherche un second souffle, la fratrie Dewaele décide de prendre une autre direction : fini les guitares saturées, place aux platines et aux synthés.

2 Many DJ’s et la tradition venue du hip-hop

Ennuyés à la simple idée de se répéter, Stephen et David mixent depuis quelque temps les morceaux de leurs artistes préférés après leurs propres concerts. Dès la fin des années 90, le projet Soulwax reste une priorité, mais accueille un jumeau baptisé 2 Many DJ’s, dont le faire-part de naissance est officiellement envoyé en 2002 avec l’album As Heard On Radio Soulwax Pt.2.

DJ’s à l’ancienne, mélomanes boulimiques à la culture musicale dantesque, les Dewaele y remixent leurs morceaux favoris sur le modèle des grands pionniers du hip-hop, mêlant sans honte Emerson, Lake and Palmer à Basement Jaxx, The Stooges à Salt-N-Pepa ou les Destiny’s Child à Nirvana. Pratique géniale et extrêmement dansante qui constitue depuis lors leur marque de fabrique. "On n’a rien inventé du tout", insiste d’emblée David, cadet d’une famille qui nous reçoit virtuellement dans le studio qu’elle a fait construire en plein centre de Gand. "On est partis de ce que faisait déjà Grandmaster Flash en hip-hop, qui samplait les passages musicaux qu’il aimait pour les mixer ensemble. Ce qui était neuf et excitant, c’était d’élargir le principe, de mixer des morceaux issus de genres musicaux différents." "Dès que cette technique est devenue mainstream, on a arrêté", ajoute son frère Stephen, jamais bien loin. "C’est comme ça qu’on fonctionne, dès qu’on s’ennuie, on passe à autre chose." Rien de plus naturel, donc, à ce qu’ils disposent aujourd’hui de leur propre label, Deewee, dont ils fêtent déjà les 6 ans.

Dans quel contexte avez-vous créé 2 Many DJ’s, fin des années 90 ?

Stephen : Internet commençait à devenir une composante importante de notre vie à l’époque. Avec Soulwax, on a réalisé que faire de la musique en passant par une maison de disques impliquait de se fondre dans un système, une machine, avec son mode de fonctionnement. L’idée de 2 Many, c’était de faire un mix et de le mettre directement sur Internet, pour qu’il puisse passer à la radio le jour suivant. On voulait aller plus vite, avoir un lien direct avec notre audience. On traînait tout le temps dans des magasins de disques, et on entendait souvent des gens demander au vendeur : "Hé, c’est quoi ce mix entre Kraftwerk et les Beatles ?" En fait, c’était nous (rires), mais le mec ne le savait pas, parce que ça n’était sorti nulle part.

En 2010, au sommet de votre gloire, vous décidez d’acheter un bâtiment à Gand pour y baser votre studio, pourquoi ?

David : On tourne dans le monde entier, six mois par an, depuis vingt ans. En 2010, c’était sans doute un peu trop, on devait retrouver un équilibre. Quand on a eu l’opportunité d’acheter ce bâtiment à Gand, on s’est lancés. Et quand le studio était prêt, en 2014, Steph m’a dit : "Pourquoi on ne créerait pas un label ?" C’est comme cela que Deewee est né l’année suivante, pour pouvoir travailler avec les gens qu’on aime tout en conservant une totale liberté.

Quelle est la philosophie derrière Deewee ?

David : Quand on a commencé à faire de la musique, rien d’autre n’avait d’importance. On essayait des choses et on ne réfléchissait pas trop au reste. C’était essentiel et c’était le cas pour la plupart des artistes. Si vous regardez les premiers disques de Prince ou de Bowie, ce ne sont pas les meilleurs. Ils ont eu l’opportunité de commencer par créer des choses qui n’étaient pas incroyables, de faire des erreurs, se développer. Aujourd’hui, les jeunes artistes sont hyper conscients de tout, ils se mettent une pression, anticipent ce que les gens attendent d’eux. Ils ont peur de faire des erreurs

Stephen : L’idée du label, c’est de créer une zone de sécurité, un espace où les artistes peuvent se cacher du monde extérieur, créer des choses et, justement, se tromper. Avant le Covid, il était très important que les artistes que l’on produit viennent ici en personne. On ne voulait pas travailler en envoyant des morceaux par mail. Pour sortir quelque chose sur Deewee, il faut venir à Gand (rires). On produit, on mixe et, de plus en plus souvent, on écrit avec les gens.

L’offre musicale est colossale aujourd’hui, notamment en musique électronique. La créativité a-t-elle suivi ?

David : Le gros événement des vingt dernières années, avec l’avènement de la connectivité, est effectivement l’explosion de la quantité de musique proposée. Mais il est clair que la créativité qui en découle n’a pas été équivalente à la quantité de musique produite. Tout le monde est un peu photographe, un peu DJ, un peu musicien. Est-ce que ça nous a apporté quelque chose d’incroyable ? Pas encore, non, on entend six à dix fois plus de morceaux moyens qu’il y a vingt ans. Mais ça peut encore évoluer.

"On n’a jamais autant travaillé que depuis qu’on est confinés"

Six ans après la création de Deewee, leur label, Stephen et David Dewaele célèbrent la sortie de leur cinquantième production maison avec une compilation intitulée Foundations (Deewee/Because, sortie le 7 mai), où l’on retrouve les petits protégés du duo (Charlotte Adigéry, Asa Moto, James Righton, Movulango) et quelques morceaux composés par Soulwax.

Le son, lui, n’a plus rien à voir avec ce que le groupe proposait à ses débuts, que ce soit avec Soulwax ou 2 Many DJ’s. L’univers est volontairement moins dansant, plus expérimental que les autres projets des frères Dewaele, qui continuent à remixer d’autres artistes par ailleurs.

Quand nous les contactons à Gand, début mai, on se dit que le Covid a enfin forcé ces deux hyperactifs à rester chez eux, à se poser un peu. Mais, quand on voit leur tête épuisée, on réalise que même une pandémie n’a pas suffi à les calmer.

"Désolé, on est un peu fatigués", lance Stephen. "Beaucoup de gens ont pris un peu de recul avec le lockdown, du temps pour eux. Nous, c’est la période la plus chargée qu’on ait connue. On nous demande beaucoup de remix, de soundtracks, de production, alors on fait trop de tout (rire)."

C’est comme ça depuis 1995, non ?

En chœur : Ouiiiiii.

David : Mais, avant, les gens savaient qu’on était sans arrêt sur la route. Maintenant, ils savent qu’on est coincés ici et qu’on est peut-être disponibles, alors ils nous contactent. On travaille toujours sur douze ou treize projets en même temps.

Comment choisissez-vous les artistes que vous produisez ?

Stephen : On vit dans un monde où on passe notre temps à dire non, parce qu’on reçoit trop de demandes. Il n’y a pas de règles, mais on travaille souvent avec des gens qu’on connaît déjà, des amis ou des amis d’amis. On aime ce que fait Marie Davidson, alors on l’a contactée et on lui a proposé de faire le remix d’un de ses morceaux. Pareil avec le groupe de rock Fontaines D.C. On a entendu leur album, on a aimé, et on a voulu en faire quelque chose de différent. Ce qui nous excite quand on écoute quelque chose, c’est le moment où on se dit "Qu’est-ce que c’est que ce truc ?" puis "Où est-ce qu’on va arriver si on se penche dessus ?"


Avec Deewee, vous êtes impliqués à tous les niveaux, pas trop difficile de laisser une part d’autonomie à vos artistes ?

Stephen : La situation est très claire : c’est leur musique. Nous, on les aide à trouver une voie, à aller dans une direction qu’ils n’emprunteraient pas. Dave et moi avons eu la chance de travailler avec trois producteurs différents sur les trois albums de Soulwax. On a énormément appris. Il y a tellement de moyens différents d’exprimer les émotions que tu voudrais faire passer.

Vous parliez de votre remix pour Fontaines D.C., la nouvelle vague de punk et post-punk vous inspire ?

Stephen : Nous, on est des rock kids, alors pour nous c’est super important. Ça fait cinq ans qu’on est influencés par quelqu’un comme Ty Segall. Là, on écoute beaucoup Fontaines D.C., Viagra Boys, Wardmuscher, mais je pense que la vague rock n’a jamais disparu.