Le monde parallèle de David Numwami

Aperçu aux côtés de Charlotte Gainsbourg, le musicien s’échappe en solo dans un premier EP. Rencontre.

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La musique n’a pas de suite été une évidence pour lui. Inscrit au solfège à l’âge de 5 ans, David Numwami voit ces cours comme une corvée, une activité qu’il doit se coltiner en plus de l’école. Deux ans plus tard, les leçons de guitare viennent remplir davantage son horaire. "Je n’avais pas trop le choix, ma mère voulait que je le fasse", souligne-t-il. Ses sœurs, elles, apprennent le piano et le violon. Si leur maman les pousse à jouer des instruments, ce n’est pas pour son côté mélomane. Elle n’écoute, d’ailleurs, jamais de chansons. "Elle avait peur pour nous, elle avait lu que la musique aidait les enfants à se développer sans être trop traumatisés." David Nzeyimana, de son vrai nom, est né au Rwanda, deux mois avant le début du génocide. Sa famille a fui le pays et atterri en Belgique peu de temps après, à Louvain-la-Neuve.

Longtemps plus intéressé par les Pokémon, il commence à saisir l’importance de la musique après avoir entendu "Evil" du groupe de rock américain Interpol à la radio. "Le morceau commence par un riff de basse, les instruments sont assez importants dedans. J’avais demandé à ma maman si je pouvais avoir l’album pour Noël. À partir de là, j’ai commencé à déchiffrer les morceaux et à regarder les tablatures sur Internet." Jouer envahit son quotidien, sa guitare lui sert d’échappatoire. "J’ai gardé plein de restes du génocide, mais je suis heureux de ne pas en avoir de souvenirs. Ce n’est pas évident d’avoir peur sans savoir pourquoi, d’être incapable d’aller dormir. Avec la guitare, ça n’arrivait plus. Rien ne peut m’arriver quand je joue. Encore maintenant, cet instrument me fait entrer dans un état où je ne me rends plus compte de rien autour de moi. Comme un tour de magie qui ne va jamais arrêter de fonctionner." Un portail vers un monde dans lequel tout va bien et dont il entrouvre les portes dans son EP Numwami World

Cette première livraison, il l’imagine un temps comme un album qui aurait dû s’appeler The Blue Mixtape, voire un double album, qui aurait pu aussi bien ne jamais exister. Le garçon est déjà bien affairé dans différents projets, aux côtés de Charlotte Gainsbourg, Nicolas Godin du duo Air, Frànçois & The Atlas Mountains, et Sébastien Tellier. Une place dans l’ombre confortable. Un manque de temps qui justifie qu’il ne se lance pas vraiment. Une flemme, peut-être, aussi, avoue-t-il. "À force de travailler avec des gens exigeants, je le suis devenu aussi. Pendant longtemps, je n’étais pas satisfait de ce que je faisais. Le confinement est arrivé, c’était maintenant ou jamais. Je ne pouvais plus fuir." Certains de ses titres, comme "Thema" ou "Milky Way", sont mastérisés depuis trois ans. Il ressent une sorte de responsabilité envers eux, il est temps de les laisser vivre.

La plupart des titres présents sur son EP lui sont venus pendant la tournée avec Charlotte Gainsbourg. Sous la douche, plus précisément. "Je ne pouvais qu’imaginer les morceaux, comme je n’étais pas chez moi. J’entendais les accords dans ma tête." Le passage devant l’ordinateur pour leur donner forme est assez douloureux, il faut trouver comment faire sonner les "Blup Blup" et les "Tchik Tchik" qu’il se représente mentalement. "Je passais mon temps à me dire que j’en n’étais pas capable, que je ne pouvais qu’accompagner des gens, que je n’étais pas chanteur, producteur ou parolier. J’ai même arrêté pendant deux mois, j’avais presque fait le deuil du projet. À un moment, j’ai repris et je suis parvenu à le finir."

Si le doute l’accompagne, il réussit toutefois à se rassurer en observant la manière de travailler des autres artistes. "Tout le monde cherche, se perd. On ne maîtrise pas tout. Ça m’a fait beaucoup de bien de comprendre que je ne devais plus attendre ce moment où tout deviendrait limpide. Je viens de sortir du studio avec Sébastien Tellier, je crois que c’est le mec le plus indécis que j’aie jamais connu !" L’ouverture du disque met en exergue ces divagations. "Si vous êtes là, vous devez être perdu", annonce une voix féminine. Les six autres titres jouent sur la mélancolie, tout en plongeant dans une pop solaire. David Numwami évoque ses galères des débuts sur l’efficace "Beats !" avec des mélodies faussement joyeuses. Difficile pour lui d’évoquer les choses de manière trop frontale, il lui faut prendre des détours.

Pour le moment, il n’aborde pas son passé, ses angoisses d’enfant, ses innombrables insomnies. Il prend l’exemple du film Monstres et Cie, lorsque la petite fille entre dans le monde des monstres, c’est la panique générale. Dans son monde à lui, il voudrait être tranquille. "Je sais que je vais m’y coller à un moment, car ce ne serait pas sincère de ne pas le faire. Je ne peux pas garder ce poids aussi longtemps et continuer à chanter que le ciel est gris. Je ne vais pas toujours m’en tirer avec des chansons d’amour."