Vous vouliez du métal en flamand ? Amenra l'a fait et c'est sublime

Le groupe de Courtrai s'offre une expérience dans sa langue natale sur " De Doorn", sans y perdre une once d'intensité.

Vous vouliez du métal en flamand ? Amenra l'a fait et c'est sublime
©D.R.

Le grand public l'ignore sans doute, mais Courtrai (Flandre occidentale) héberge l'un des groupes belges les plus reconnus et courtisés de ces vingt dernières années. Métal oblige, Amenra n'est pas surexposé, encore moins matraqué sur les ondes, ce qui n'a jamais empêché le quintette flamand de transcender son genre - le harcdore - avec un brio et une régularité qui en font aujourd'hui une référence mondiale absolue. 

Chacun de leurs six albums est conçu comme une purge, une longue, délicate et superbe montée en puissance, ponctuée par l'inévitable explosion conçue comme une libération. L'ombre se frotte à la lumière, la souffrance pave la voie vers la joie, et la renaissance l'emporte à chaque fois lors de vibrantes prestations scéniques extrêmement cinématographiques, proches de la catharsis collective. "J'aimerais ne pas avoir à sortir un album avec Amenra avant vingt ans" s'amusait presque le chanteur Colin van Eeckhout lors de notre dernière rencontre, en 2017. "Parce que nous avons besoin de vivre des choses dures pour composer avec honnêteté". Pas de chance, quatre petites années plus tard, le groupe revient déjà avec De Doorn, mais la genèse de cette dernière œuvre est particulière.

Fin 2018, la ville de Dixmude (Flandre orientale) fête le centenaire de la fin de la Grande Guerre. Réduite en cendre pour mieux se rebâtir, elle veut célébrer sa renaissance avec une prestation artistique digne de son histoire. Le choix d'Amenra est tout indiqué. Colin et ses musiciens planchent sur les compositions adéquates et prennent une décision fondamentale : renoncer à l'anglais utilisé depuis leurs débuts. Le groupe veut être compris et entendu. Pour la première fois en deux décennies, il chantera en néerlandais. "Plus de 90% des personnes présentes étaient néerlandophones" nous explique Colin van Eeckout. "Nous voulions une ligne de communication directe".


Du métal ? En flamand ? On vous voit déjà hausser un sourcil. Mais tous deux s'allient parfaitement et De Doorn *** (Relapse record, sorti le 25 juin) est une réussite magistrale. "Ca paraît bizarre hein ! Pour nous aussi au début". "J'appartiens à une génération qui n'a pas été exposée à de la musique flamande crédible" poursuit Colin van Eeckhout, quarante-deux ans, aussi impressionnant en apparence que doux de ton. 

"Nous avons commencé à faire de la musique avec une aversion pour notre propre langue. La simple idée de chanter en flamand sonnait affreusement mal. Il nous a fallu des années avant d'avoir le courage de le faire, et de nous inspirer - pour la majeure partie - du patrimoine folk flamand des années 70, le Kleinkust. C'est notre culture, notre histoire. C'est puissant, comme quand Stromae s'inspire de Jacques Brel". "La plupart des gens - et même le label - ne l'ont pas vu venir" s'amuse-t-il. "Ils ont dû avoir un petit coup de panique. Mais les retours sont incroyablement positifs, aujourd'hui".

La nouvelle génération d'artistes s'est affranchie de cette relation amour-haine. Bazart, Zwangere Guy, et beaucoup d'autres stars du nord du pays manient désormais la langue de Vondel sans le moindre complexe. En métal, on pourrait encore noyer le poisson avec l'instrumental, d'où le choix de recourir à l'art de la déclamation sur les passages les plus calmes. "On a poussé le volume de la voix un peu plus fort" poursuit Colin van Eeckhout. "Si vous écoutez attentivement, au casque ou en voiture, vous aurez réellement l'impression que quelqu'un vous parle, juste à côté de vous". Quand surgissent les riffs et les surpuissantes explosions de voix et de guitares, Colin crie… en flamand, ici aussi.

 "La structure de la langue est différente, les sons sont différents, alors oui, je crie différemment. J'ai dû aller chercher de nouvelles tonalités, de nouveaux sons dans mon corps." Vous ne parlez pas néerlandais ? Qu'importe, la musique véhicule individuellement quantité d'émotions. "C'est l'équilibre que nous voulions trouver" confirme le chanteur "retirer quelque chose à notre public international, qui ne comprendra pas les textes, tout en lui proposant un univers très reconnaissable".

De Doorn était enregistré mastérisé avant le Covid. Mais les autres projets du groupe - dont la bande-son d'un projet cinématographique du réalisateur russe Andreï Tarkovski - abordent d'une façon ou d'une autre la question de la solitude, le manque de contact, la réaction à une situation de crise. "La musique vous donnera toujours quelque chose pour vous raccrocher" conclut notre interlocuteur. "Un sentiment de liberté, de voyage". Les allergiques chroniques aux guitares surpuissantes pourront toujours aller découvrir Amenra en version acoustique aux Pays-Bas les 2 et 3 juillet (Openluchtheater de Nijmegen). Les autres les croiseront un peu partout en Europe dès le mois de septembre. Voilà le concert idéal pour sortir du Covid, et redécouvrir avec passion le plaisir intense de la musique live.

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