Cheick Tidiane Seck, la voix intense du Grand Mali

Le chanteur, pianiste et compositeur malien se produisait au Jazz à Sète, dimanche soir.

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© Pierre Nocca

"Je ne définis pas ma musique comme du jazz" avait coutume de déclarer Randy Weston. "C'est de la musique classique africaine-américaine". Le pianiste et compositeur américain n'était pas présent à Sète (France, Occitanie), dimanche soir. Il est décédé à New York en 2018 à l'âge de 92 ans. Mais son ombre n'a cessé de planer sur le sublime théâtre de la mer, où un autre jazzman de légende lui a rendu hommage durant une bonne heure trente. Drapé d'une imposante tenue mandingue, Cheick Tidiane Seck s'est présenté au public occitan avec "ses amis, les camarades perdus en cours de route", qui l'accompagne partout où il se produit. À 67 ans, le "guerrier" malien est un héraut, un prêcheur charismatique doté d'un don inouï pour le chant et le piano, qui l'ont amené à côtoyer des superstars aussi diverses que James Brown, Ornette Coleman, Wayne Shorter, Carlos Santana ou Manu Dibango, qui nous a lui aussi quitté un peu trop tôt.

Tony, Fela et Cheick

"Je ne fais pas de jazz" nous lance-t-il tout sourire quelques minutes après sa sortie de scène, citant pratiquement mot pour mot son ami Randy. "Je ne joue pas de musique du monde non plus. Je suis un musicien tout court, qui a envie de s'exprimer". Cheick se nourrit de rencontres, d'échanges, va où le vent le mène. Dès sa naissance, à Ségou (Mali), il entend bien suivre les pas de sa mère, qui "chante divinement en malinké, bambara, soninké", les multiples langues et ethnies qui composent son identité. Celle de son fils, aussi, qui ne cesse de se battre pour l'unité de son pays et le retour du "grand Mali". Lorsqu'il est éjecté du pays par la junte militaire et fuit en Côte d'Ivoire, dans les années 70, on le rebaptise "guerrier". Lorsqu'il sort enfin un premier album à son nom, trente ans plus tard, le voilà renommé "Black Buddha". Comme ses amis Tony Allen et Fela Kuti, Cheick Tidiane Seck incarne la riche culture africaine, qu'elle soit politique, spirituelle ou musicale.

Quand tu danses avec un aveugle

"Je pense que l'avenir appartient à la fusion" poursuit-il. "Les écritures conjointes, l'écoute mutuelle, qui permettent de créer une magie commune". Dimanche soir, à Sète, sa performance impressionne. L'homme joue pour la première fois avec son percussionniste mais l'alchimie entre eux est confondante. L'esprit d'ouverture et de liberté du festival sied parfaitement au quintet, qui se réapproprie la musique des artistes précités et improvise volontiers. "Je donne deux ou trois codes aux musiciens" ajoute Cheick Tidiane Seck. "Sans cela c'est l'anarchie. Quand tu danses avec un non-voyant, tu le touches de temps en temps pour qu'il se rende compte qu'il ne danse pas tout seul. Mais au sein de ces codes, la liberté reste absolue." Be-bop, hard-bop, afrobeat et tradition malienne se mêlent à l'unisson. Batterie, sax et contrebasse s'unissent dans la fusion. Cheick Tidiane Seck ne la sort pas ce soir, mais il a encore "un vélo transformé en guitare", souvenir d'un "jeune homme plein de rêves" qui récupère le fils de freins de sa bicyclette pour concevoir son tout premier instrument.

Force émotionnelle

Tout au long de la soirée, le vécu de l'artiste malien est omniprésent, son africanité aussi, "dans la musique, l'écriture, le rythme, l'intensité, comme le faisaient déjà James Brown et Stevie Wonder". Tout, dans cette conversation, nous ramène à sa maman, vénérée, perdue à l'âge de trois ans. "Elle est ma muse, ma source. On m'a fait vivre la séparation très tôt. Dans un format européen c'est traumatisant. Pour un Africain, c'est tout à fait différent. La lutte qui m'anime n'est pas culturelle ou politique. C'est la lutte contre l'ego. Lorsqu'on t'entraine dans une situation, tu peux y apporter une influence positive. Si tu n'y arrives pas, tu peux simplement prendre du recul. C'est le secret pour vivre longtemps. Une tante m'a initié à cela, elle a vécu jusque 105 ans. Et c'est la même chose pour la musique. Il suffit d'agir comme un caméléon, s'ouvrir, épouser toutes les formes". Dans ce contexte sanitaire difficile, Cheick a offert une bouffée salvatrice à mille personnes en pleine transe. Masques et distance ne peuvent décidément pas grande chose face à la force émotionnelle et libératrice d'une telle musique.