Gaume Jazz Festival, au clair d’Aka Moon

À Rossignol, l’événement s’est ouvert vendredi soir en montrant toute son envergure. Il a connu son premier sommet avec le trio Aka Moon augmenté, inspiré par une œuvre magistrale de Beethoven. Le Gaume Jazz se poursuit samedi 7 et dimanche 8 août avec Emile Parisien, Eric Legnini, David Linx et bien d’autres.

Gaume Jazz Festival, au clair d’Aka Moon
© Christian Deblanc

Gaume Jazz Festival 37e, c’est parti ! Trois jours de programmation dense et festive, jusqu’au dimanche 8 août, dans ce village merveilleux de Rossignol, au cœur du pays gaumais, et dans le non moins épatant Centre culturel, développé autour de l’ancien château. Après une édition en réduction l’an dernier, qui eu plus que le mérite d’exister puisque ambiance et qualité furent au rendez-vous, revoici le vénérable festival en configuration quasi normale, avec cinq sites : deux chapiteaux, une cour extérieure, la salle du centre culturel et l’église du village.

Très variée comme toujours, la programmation s’ouvre en fanfare avec le Jazz Station Big Band. Créée en 2006, dirigée depuis 2016 par Stéphane Mercier, cette grande formation attaché à la Jazz Station, club de Saint-Josse en région bruxelloise, aligne de nombreuses individualités de talent. Un peu à l’étroit sur le podium du petit chapiteau, mais sans complexes et bourré de talents, le grand orchestre donne le ton de cette trente-septième édition du festival gaumais.

Un quintette international

Dans le grand chapiteau, Persuasive prend le relais. Le quintette du saxophoniste rémois – un voisin, presque – Jean-Baptiste Berger se veut cosmopolite dans la forme et le fond. Ainsi, il aligne Lorenzo Di Maio (Belgique-Italie, guitare), Igor Gehenot (Belgique, piano), Tommaso Montagnani (Italie, contrebasse) et Jérôme Klein (Luxembourg, batterie). Un groove léger, un funky entraînant, Persuasive prolonge l’ambiance festivalière qui donnerait presque l’impression que c’est l’été.

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© Christian Deblanc

Fabrizio Cassol, saxophoniste et compositeur.

Or, pas tout à fait. La première soirée fut épargnée par les cieux, mais le site garde les traces d’intempéries récurrentes. À certains endroits, la pelouse ressemble à un terrain de manœuvres après le passage d’un escadron de chars. Mesures sanitaires obligent, il n’y a plus de food-trucks rangés en demi-cercle comme les chariots lors de la conquête de l’Ouest. Toute la restauration est centralisée. Cette disposition ainsi

qu’une météo maussade et des températures largement sous les moyennes gaumaises de saison, amortissent un peu l’ambiance, mais quand la musique est bonne…

Une première carte blanche

Et elle l’est bien évidemment. Le jeune saxophoniste et flûtiste Mathieu Robert sort la première carte blanche du festival dans une petite salle du centre culturel, propice à une musique plus méditative. Guitares et banjo, violon, saxo droit, accordéon, batterie et percussions sont disposés en demi-cercle. Nouveau groupe, nouvelle musique, on assiste à une naissance comme il y en a déjà beaucoup eu au Gaume, qui s’en est fait une spécialité.

Tout en souffle, en cordes pincées ou frottées et en percussions, le quintette joue autant des harmonies plus souvent atonales que tonales, flirtant avec les dissonances et des sons crin-crin. La créativité est réelle, jusqu’à transformer le banjo en percussion. Entre tension et détente, plus folk et musique actuelle que jazz, le projet, très écrit, laisse encore trop peu de place à la spontanéité et à la création instantanée. Mais, avant le plaisir, le besoin de jouer devant un public.

Face à l’opus 111

C’est aussi le cas d’Aka Moon, à cette différence près que le trio est hyper rodé. Une trentaine d’années d’existence : peu, très peu de groupes au monde peuvent revendiquer une telle longévité, au prix d’un renouvellement perpétuel. Cette fois, Fabrizio Cassol, saxophoniste alto et compositeur, s’est inspiré de l’ultime sonate pour piano de Beethoven, numéro 32 en ut mineur opus 111, un chef-d’œuvre datant de la même période que la Missa solemnis.

Autour du trio de base – Fabrizio Cassol, Michel Hatzigeorgiou (basse électrique) et Stéphane Galland (batterie) – viennent se greffer le pianiste Fabian Fiorini, qui fait quasi partie des meubles, ainsi que Fredy Massamba au chant et João Barradas à l’accordéon. Le plus souvent quintette, mais aussi sextette et quartette, le groupe à géométrie variable fait admirablement bien circuler les énergies, ouvrant à d’ébouriffants dialogues entre piano et batterie, saxophone et chant, chant et batterie.

L’ombre de Beethoven

Qui aurait cru qu’un accordéoniste trouverait sa place dans ce volcan des Grands lacs qu’est Aka Moon ? Eh bien c’est fait : João Barradas combine des sons de synthé ou de piano électrique sur un instrument préparé. Sur l’autre, plus traditionnel, il défriche de nouveaux territoires, pionnier du piano à bretelles avec plus d’un souffle d’avance. Quant à Fredy Massamba, originaire du Pointe-Noire au Congo Brazza, il apporte une tournure mélodramatique nouvelle, tout en faisant pencher le groupe vers l’afro-beat. Son duo final avec la batterie de Stéphane Galland laisse sans voix, pantois.

Dans cette affaire, Fabian Fiorini se sent particulièrement chez lui avec son jeu enflammé. Phénoménal, on le dirait presque devant une Appassionata, si le terme n’avait déjà été employé pour la sonate numéro 23 du même Ludwig van ! On a presque envie de lui refiler la partition originale de l’opus 111 pour le voir se mesurer à Alfred Brendel, Stephen Kovacevich, Vladimir Ashkenazy ou Rudolf Buchbinder…

Pendant ce temps-là, Fabrizio Cassol en profite pour exacerber son lyrisme, totalement épanoui sans réduire l’intensité de son jeu. Un accomplissement en fait, réalisé dans la relecture osée, toujours risquée, d’une œuvre magistrale, un travail fabuleux sur lequel plane, sans l’écraser, l’ombre du géant romantique et tourmenté à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles.