Jazz Middelheim, la fête aux batteurs

Dans le parc du château den Brandt, au sud d’Anvers, le public savoure la fête au jazz à visage découvert. Du vieux fou Han Bennink, à l’accompagnateur le plus rigoureux et attentif, Joe Baron, en passant par Laura Cromwell,cogneuse hors du coup, la journée de samedi a offert tous les aspects de la batterie dans le contexte de l’improvisation.

Jazz Middelheim, la fête aux batteurs
© Thomas Verfaille

Par rapport à l’an dernier, c’est le jour et la nuit. Sur le magnifique site du château den Brandt, dans la banlieue sud d’Anvers, Jazz Middelheim a retrouvé son allure habituelle de garden party. S’il y a toujours des tables, elles sont réparties en grand nombre dans le parc aux arbres vénérables, et non plus sous l’immense chapiteau, en forme de hangar à Zeppelin, qui retrouve ses alignements de chaises.

À l’intérieur ou en dehors, un public démasqué, à visage découvert, donc détendu, festivalier en diable même si le Middelheim ne déroge pas à sa réputation de « festival des familles ». Poussettes, plaids étalés au sol sur lesquels s’ébattent bébés et enfants, toutes les générations, jusqu’aux grands-parents, trouvent ici leur content sous les guirlandes lumineuses aux allures de guinguette.

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© BELGA

On n’est pas au bal musette

Pourtant, la musique servie au public n’a rien à voir avec un quelconque bal musette ou une bouillie électro servie par un deejay trendy… Même au niveau du jazz, ce samedi n’est pas la journée la plus facile à appréhender. Et pourtant, ce public reste scotché face à l’improvisation libre dans laquelle le jeune batteur bruxellois Samuel Ber met tout son talent et son enthousiasme. En deux formations – quartette avec sax, basse et violoncelle ; trio avec piano et sax -, il fait brillamment le tour de la question.

Au sein de ce trio éprouvé, avec Jozef Dumoulin au Fender Rhodes et autres claviers bien préparés, le saxophoniste américain Tony Malaby, vétéran de la « New Thing », disciple de John Coltrane et de de Roscoe Mitchell, n’est pas en reste en matière d’impro.

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© Thomas Verfaille

Un festival d’impro sans concession

Plus ou moins libre, l’improvisation est le maître mot de ce samedi au Middelheim. L’on se serait cru revenu au bon temps du Free Music Festival, devenu par la suite Follow The Sound Festival, qui, à partir de 1973, dévasta le Singel et quelques autres hauts lieux culturels anversois, en concurrence directe avec un Middelheim considéré comme bien plus bourgeois. Aujourd’hui, ce même Middelheim n’hésite pas à remettre en scène quelques vieilles gloires, chantres d’une liberté absolue, et leurs émules.

Le fondateur de ce Free Music Festival n’est autre que Fred Van Hove, pianiste, organiste, accordéoniste, carilloniste anversois, aujourd’hui âgé de 84 ans. C’est l’un de ses fidèles compagnons, le batteur néerlandais Han Bennink, 79 ans seulement…, qui est l’une des vedettes du trio suivant, avec le tromboniste Wolter Wierbos et le pianiste Kris Defoort, qui a reçu « carte blanche ». Avant la création de son opéra, The Time of our Singing, en septembre à La Monnaie à Bruxelles, ce dernier s’en donne à cœur joie, jouant autant avec les coudes ou ses avant-bras qu’avec les doigts, ne cherchant surtout pas à réfréner les actes de folies de ses deux compères.

"T’is plezant"

Short rouge, chapeau et T-shirt blanc, allure retour de la plage, Wierbos crache tout ce qu’il peut, dans et à côté de son trombone. Le front ceint d’une bandana rouge, parfois armé d’un grand balais-brosse, Han Bennink délire absolument sur sa batterie, voire son cajòn. Vieux fou, va ! Defoort est tout fier d’avoir composé un petit morceau – quelques habiles suites d’accords – pour ses compères, « Dag Wolter, dag Han », qui sera repris et développé à la fin. « T’is plezant », se réjouit le pianiste. Dans ce jeu de construction/déconstruction, contrastes violents et apparemment désordonnés, c’est peut-être jazz au cirque, mais c’est aussi une salutaire opération de désensablage des oreilles et des esprits.

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© Thomas Verfaille

On aurait pu en attendre autant du trio américain John Zorn (sax alto), Laurie Anderson (violon électrique), Laura Cromwell (batterie). Très new-yorkais années septante, cet univers sous tension permanente se veut plus une « performance » qu’un concert. Expérience urbaine, anxiogène, faite de tension/répétitions jusqu’à la limite du supportable. Zorn multiplie les effets de becs et d’anches, Anderson triture sans ménagement son violon, Crowmell cogne en ayant toujours l’air hors du coup. Autodidacte venue du punk hardcore (mouvement des Riot grrrls, etc.), cette dernière peut y retourner.

Esprit de Monk

Dans le trio Defoort-Wierbos-Bennink, on retrouvait quelque chose de Charles Mingus et de Thenonious Monk. Ce dernier est l’inspirateur principal et essentiel du projet MiXMONK, piloté par le saxophoniste Robin Verheyen (oui, TaxiWars…), avec le pianiste Bram De Looze et le batteur américain Joey Baron. C’est le concert le plus jazz de la soirée, avec, au sax ténor et soprano, un Robin Verheyen ayant beaucoup gagné tant en ampleur qu’en nuances. Avec Bram De Looze, fantasque juste ce qu’il faut, et Joey Baron, la complicité est totale. Via des standards ou des originaux, l’esprit de Monk imprègne le parc du château den Brandt le temps de ce concert.

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© Thomas Verfaille

Techniquement, Joey Baron est de loin le meilleur batteur ce samedi au Middelheim. Se montrant un accompagnateur très attentif, il fait dans la dentelle avec ses balais, ses cymbales et peaux effleurées, avant de sortir les griffes en solo. Utilisant à plein son billet d’avion, Joey Baron fera encore profiter le public anversois de ses talents lundi 16 août, au sein du très attendu trio de Joe Lovano (sax) et Greg Cohen (basse).

Jusqu'au lundi 16 août, Jazzmiddelheim.be

Tous les concerts de Jazz Middelheim en direct sur Klara, Klassieke Radio de la VRT, ainsi que des entretiens avec tous les artistes sur klara.be