Fink : "Le plan c'était d'avoir une maison remplie de vinyles et de rester célibataire toute ma vie"

Le chanteur et compositeur britannique s’offre un album acoustique. Une sorte de "Greatest hits" sans hits. Retour sur le parcours hors-norme d’un artiste totalement dévoué à son univers folk, soul et blues.

Fink : "Le plan c'était d'avoir une maison remplie de vinyles et de rester célibataire toute ma vie"

Début 2018, Fin Greenall ne tient plus en place, il veut absolument partir en tournée. Le chanteur et guitariste britannique de 49 ans a beau revenir de trois ans de concerts et voyages ininterrompus avec son trio - Fink - il sent viscéralement l'appel de la scène. "Je me voyais déjà sur la route avec le groupe, le bus, les mecs des lumières, du son et de la régie", s'exclame ce grand bonhomme affable et chaleureux, depuis le studio qu'il occupe au cœur de Berlin. "Puis, on a fait le budget et mon agent m'a dit que cette petite aventure me coûterait 50 000 dollars (rires). C'est 49 999 de plus que ce que j'avais prévu. Alors, je suis parti seul, en acoustique, dans les petits clubs américains."

Angoissante, l'expérience se révèle fantastique, libératrice. Fin rentre en Europe après quelques semaines et appelle derechef ses deux compères pour leur proposer de relancer la formule acoustique en trio. Ils enregistrent IIUII (Pias, sorti le 20 août), sorte de "Greatest Hits" sans hits issu des dix albums folks du groupe, dont ils reprennent les classiques en les délestant du volet électrique, et annoncent d'emblée une nouvelle tournée européenne de 58 dates. Rencontre avec un personnage atypique, passé du trip-hop de Bristol aux platines des plus grands clubs électroniques de Londres, avant de tout plaquer pour une guitare et une voix.

Félicitations, selon votre label, vous êtes actuellement en congé de paternité…

Merci, oui. Je ne sais pas si le concept de "congé de paternité" existe pour un musicien indépendant, mais, en théorie, je ne suis pas censé accepter d’interviews ou de séances photo. Il s’avère toutefois que je viens justement de sortir un album, alors… (rires). C’est mon premier enfant et c’est le plus beau miracle que la nature puisse offrir. Là, on découvre surtout les nuits sans sommeil et la fatigue, mais je réalise que ma vie de musicien en tournée m’y a très bien préparé. Je suis habitué à me réveiller dans mes vêtements de la veille à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et à vivre avec un sentiment de fatigue permanent. Ce n’est pas très différent.

Enfant, à Bristol, le seul objet que vous ne pouviez pas toucher à la maison était la guitare de votre père. Qu’en sera-t-il de votre fille et toutes les guitares qui se situent derrière vous, dans votre studio ?

Elle aura accès à tout: mes enregistrements, mes guitares, mes vinyles… Je me souviens très bien de la guitare de mon père. Un jour, ma mère l'a égratignée en passant l'aspirateur, c'était un merveilleux moment, la fin d'une ère. Je n'étais pas du tout dans la musique à l'époque. Enfant, je voulais devenir dealer ou trader pour faire de l'argent et mes parents me regardaient en se disant "mais il sort d'où celui-là ?" (rires) "C'est vraiment nous qui l'avons fait ?" Quelque part, j'espère que ma fille s'intéressera au domaine artistique, sinon son enfance risque d'être abominable (rires).

Les choses ont rapidement évolué et vous êtes entré dans la scène électronique de Bristol puis Londres. Dans les années 1990, au Royaume-Uni, c’était pratiquement inévitable ?

Absolument. En Europe occidentale, dans les années 80-90, les perspectives professionnelles n’étaient pas fabuleuses. Les gens vivaient essentiellement à l’intérieur parce que la météo non plus n’était pas fabuleuse et la musique pop était très mauvaise. On ne pouvait pas faire de rap parce que les Américains étaient beaucoup plus forts et le rock commençait à fatiguer. Puis, la musique électronique est arrivée. Si vous vouliez faire partie d’une culture singulière et novatrice, c’était la voie idéale. Nous avions notre propre son, nos propres instruments, notre look, notre langage. Chaque mois, un groupe redéfinissait les codes de la dance music et inventait un genre, comme LFO, Aphex Twin, Orbital, The Prodigy.

Pourquoi avoir tout quitté après quelques années ?

Des années durant, mon ambition était simple : mixer en club tous les week-ends, m'acheter une maison remplie de vinyles où je pouvais passer le reste de la semaine, et probablement rester célibataire pour le restant de mes jours. (rires) On pouvait sampler et remixer tous les artistes qu'on voulait, à l'époque, Herbie Hancock, Miles Davis… Personne ne s'en préoccupait. Aucun artiste ne pensait à vous attaquer pour des questions de droits. Puis, les firmes d'avocats sont arrivées et ça a tout changé. Ninja Tune, mon label, nous a dit : "interdiction d'utiliser des samples". En parallèle, je commençais doucement à me fatiguer de la vie en clubs. Par pur accident, je me suis également retrouvé dans un concert de Radiohead qui jouait O K Computer et ce fut une révélation absolue. Quelques semaines plus tard, des amis m'ont pris avec eux à un show du groupe de métal System Of A Down et, là non plus, je n'avais jamais ressenti une telle énergie. J'ai eu une illumination. Quand José Gonzalez a sorti l'album Veneer et que les singer-songwriters sont subitement devenus tendance, j'ai réalisé que, moi aussi, j'avais une guitare, un micro, une voix et je me suis converti.

"Il m'a fallu quatre albums pour remettre les compteurs à zéro"

Fink fait officiellement son apparition en 2002, sort Biscuits For Breakfast en 2006 puis un album pratiquement tous les ans pendant quinze ans, en prenant un malin plaisir à osciller entre folk intimiste, soul brûlante et blues à l'ancienne. Tout ce qui n'est pas ou plus tendance depuis des années. "Nous ne sommes pas un groupe de singles, s'amuse Fin Greenall. Nous n'avons jamais sorti le hit qui nous aurait permis de tourner à lui tout seul pendant des années. Entre 2006 et 2018, nous avons passé notre temps sur les routes, en sortant album sur album dans le secteur indépendant. Ce qui fait que, lentement mais progressivement, nous avons gagné en visibilité. Ça a pris quinze ans, mais nous sommes passés des 300 places de la Rotonde (Botanique) aux 2 000 places de l'Ancienne Belgique."

Au-delà de la persévérance, comment expliquer que Fink ait fini par rencontrer un large public ?

La décision de sortir notre musique sur un label indépendant. Les cinq premières années, j'étais complètement fauché, nous n'avons pas gagné un centime. Il nous a fallu quatre albums pour mettre les compteurs à zéro et, pourtant, Ninja Tune nous a toujours dit "continuez, ça va finir par passer". Si j'avais signé sur une major, je n'aurais jamais atteint le deuxième album parce que le premier n'avait pas assez performé. J'aime la longue voie proposée par le secteur indé. Quand j'ai sorti un album de blues (l'excellent Fink's Sunday Night Blues Club, en 2017), ça ressemblait à un suicide (rires). On aurait dit que je jouais à la roulette russe devant les gens du label qui me disaient "ne presse pas la détente, ne presse pas la détente" avant que le coup ne parte quand même.

Et donc, quinze ans plus tard, voici une sorte de faux Best Of. Comment l’avez-vous conçu ?

On a demandé au public de choisir un certain nombre de titres, que nous avons réenregistrés à trois. L'idée n'a jamais été de les améliorer, bien au contraire. En début de carrière, vous voulez que tout soit parfait. Avec le succès, et parfois l'absence de succès, vous apprenez à alléger cette quête de perfection pour laisser sortir autre chose, donner davantage. Le morceau "Walking in the Sun", sorti en 2009 sur l'album Sort of Revolution était très propre, une sorte de soul légère, presque stérile. Aujourd'hui, je peux le rejouer avec le regard et l'expérience du musicien que je suis devenu et lui donner un autre corps. Beaucoup de fans nous ont rejoints en cours de route, ils ont découvert nos morceaux des années plus tard. C'est une opportunité de leur dire : voici ce que ces titres sont devenus, désormais.

Vous annoncez dans la foulée une tournée de 58 dates. Vous ne vous arrêtez jamais ?

Ah ça, c'est juste l'Europe (rires). En 2020, on a dû annuler des shows en Asie, en Afrique, en Amérique, des centaines de dates au total. La seule chose qui nous a arrêtés, comme tout le monde, c'est cette pandémie. Certains en ont profité pour être productifs sur le plan créatif, ce ne fut pas mon cas. Et maintenant, il y a cette sorte de pression qui consiste à dire "hey, j'ai composé trois albums. Qu'est-ce que t'as fait, toi, pendant ta quarantaine ?" J'ai passé du temps dans mon studio à demander aux gens "c'est bon, t'es vacciné" avant de pouvoir jouer, jammer, improviser.

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