La revanche des vieux soneros du Buena Vista Social Club

En 1996, un groupe de vieux musiciens cubains enregistrait "Buena Vista Social Club" à La Havane. L’album sera écoulé à 8 millions d’exemplaires. Une édition spéciale célèbre aujourd’hui ses 25 ans. Rencontre avec Juan de Marcos Gonzalez, son initiateur.

La revanche des vieux soneros du Buena Vista Social Club

Cela semble bien étrange aujourd'hui, mais, durant la majeure partie de leur vie, Ibrahim Ferrer (1927-2005), Compay Segundo (1907-2003), Ruben Gonzalez (1919-2003) et Eliades Ochoa (1946) restèrent totalement inconnus du grand public. Personne ou presque n'avait entendu parler de ces vieux soneros cubains des années 40 en dehors de l'île. Même dans les rues de La Havane, tout le monde semblait avoir oublié leur existence depuis des décennies. Jusqu'à ce jour de 1996, ce 26 mars 1996 plus précisément, lorsque le musicien cubain Juan de Marcos Gonzalez, le guitariste américain Ry Cooder et le producteur britannique Nick Gold décidèrent de réunir ces vieilles gloires et d'autres dans un studio historique de la capitale.

Là, dans l'indifférence générale, ces vétérans de l'"âge d'or" donnèrent naissance au Buena Vista Social Club : quatorze classiques de la chanson cubaine enregistrés en une petite semaine, avant de s'écouler à huit millions d'exemplaires aux quatre coins du globe. Rencontre avec Juan de Marcos Gonzalez, l'initiateur de cet album mythique, qui sauva littéralement une partie du patrimoine musical de Cuba, il y a tout juste vingt-cinq ans.

Que s’est-il passé pendant ce fameux âge d’or de la musique cubaine ?

Au milieu des années 40, le latin jazz était créé à New York par les immigrés cubains. C’est arrivé comme ça, sans qu’on y prenne garde. Subitement, les sonorités cubaines étaient devenues tendance dans toutes les grandes villes musicales du monde, où l’on dansait sans arrêt le mambo. Quelques années plus tard, on a commencé à parler de rumba, mais la musique était toujours la même, et toujours d’influence cubaine. Sur l’île, c’était l’explosion culturelle : musique, peinture, littérature, tout était en effervescence. Cuba n’est devenue indépendante qu’au début du XXe siècle, notre identité s’est développée tardivement. Elle a culminé à cette période, lorsque nos influences et nos racines se sont unies. Puis, tout s’est effondré avec la révolution et la rupture des relations avec les États-Unis, dans les années 60. La musique de Cuba était vendue et distribuée par des entreprises américaines, tout s’est brutalement arrêté.

Vous êtes né en 1954, à la fin de cette période, en gardez-vous des souvenirs ?

J'ai eu la chance de grandir dans une famille de musiciens de La Havane. Chaque année, en septembre, plein de grands soneros cubains venaient chez moi pour les célébrations que mes parents donnaient en l'honneur de La Virgen de Regla, la protectrice de la ville. Je me suis mis au rock'n'roll à l'adolescence, comme tous les jeunes, mais j'ai très vite monté un groupe de musique traditionnelle. Honnêtement, je crois qu'on était les seuls à en jouer (rires).

Et tout cela a conduit à la création du "Buena Vista Social Club"…

D'une certaine façon, oui. J'étais à Londres pour assurer la promotion de mon groupe, Sierra Maestra. Au cours d'une conversation, Nick Gold et moi avons décidé de retourner ensemble à La Havane pour y enregistrer plusieurs albums : un hommage à la musique cubaine des années 50, avec un orchestre et des compositions originales. Et un hommage à la musique traditionnelle de la partie est de l'île, avec un répertoire de morceaux classiques choisis à l'avance, qui n'avait pas encore de titre mais qui est devenu par la suite Buena Vista Social Club. Comme je connaissais beaucoup de musiciens de cette époque grâce à mon père, j'ai commencé à contacter Ibrahim, Compay, Ruben… Et ils sont tous venus au studio.

Comment s’est déroulée cette fameuse session d’enregistrement en 1996 ?

Nous voulions créer une ambiance, mêler jeunes et vieux. L'idée initiale était de faire jouer Ry Cooder avec des musiciens cubains et africains, mais les Africains ne sont jamais arrivés à cause de problèmes de visas, alors on s'est adaptés. Tout le monde était dans la même pièce, à l'ancienne, et l'atmosphère était absolument incroyable. Ce que vous entendez, sur ce disque, c'est une bande magnifique de vieux musiciens qui jouent tous ensemble et qui sont très heureux d'être là. Dans les années 90, la musique à la mode était la timba. Tout le monde écoutait ça, plus personne ne voulait entendre les vieux soneros. Pour la première fois depuis des décennies, ils avaient la possibilité de venir en studio, d'enregistrer leur musique, et de montrer à tout le monde à quel point ils étaient encore bons et beaux. Et puis, ils étaient payés. Les années 90 étaient très difficiles à Cuba. Après la chute des pays communistes, nous n'avions plus rien, c'était la misère. Alors, pour ces artistes, toucher 100 dollars pour un enregistrement, c'était un don du ciel. Le mélange de ces deux éléments a créé une vibration incroyable.

D’où vient le nom "Buena Vista Social Club" ?

Un des morceaux de l'album, enregistré par Ruben Gonzalez au piano et Orlando "Chachaito" Lopez à la basse, avait pour titre "Club Social Buena Vista". Buena Vista est une expression extrêmement courante en Amérique latine. Vous trouverez des endroits qui s'appellent comme ça absolument partout. C'est Ry qui a eu l'idée de donner ce nom à l'album.

"Absolument personne ne s’attendait à un tel succès"

Vingt-cinq ans après sa sortie, Buena Vista Social Club reste un mythe absolu. La plupart de ses stars ont enregistré plusieurs albums solo dans la foulée. Wim Wenders leur a consacré un documentaire, lui aussi devenu culte, et les tournées se sont enchaînées jusqu'en 2015. Cet héritage est aujourd'hui célébré avec une édition collector remasterisée, revue et augmentée : Buena Vista Social Club (World Circuit, sortie le 17 septembre).

Une fois l’album original enregistré, que s’est-il passé ?

Nous n'avions aucun plan marketing, aucune structure pour assurer une quelconque promotion du disque. Quand c'est comme ça, vous devez descendre dans la rue pour convaincre le public que vous jouez de la bonne musique. Alors on a monté un groupe que l'on a baptisé Afro Cuban All Star, on est allés jouer les enregistrements, et, à la surprise générale, on est devenus mainstream. Buena Vista Social Club est devenu célèbre, à Cuba et à l'étranger.

Comment expliquez-vous un tel triomphe ?

Outre la qualité même de l’album, je vois trois raisons. La première, c’est le crash des pays communistes d’Europe de l’Est. Après l’effondrement du bloc soviétique, tous les yeux se sont tournés vers Cuba. Le monde semblait découvrir Cuba, et, ce faisant, sa culture. Le tourisme s’est développé dans les années 90, il se fait que nous jouions justement notre musique dans les lieux touristiques. Ce qui a ensuite permis aux Cubains eux-mêmes de redécouvrir les morceaux qu’ils entendaient chez leurs parents et leurs grands-parents. La deuxième raison, c’est le charme incroyable de ces vieux musiciens. Un album dont les héros sont les anciens, c’est totalement atypique. Ibrahim, Compay, Ruben, Omara et les autres sont l’âme de ce disque. Ils ont montré au monde entier que, même âgés, pauvres et coincés dans un pays en pleine crise économique, ils pouvaient remonter sur scène et jouer. Puis il y a l’alliance avec Ry Cooder. Cuba et les États-Unis ont toujours eu une relation compliquée. Voir arriver un album basé sur la collaboration entre des musiciens des deux pays, c’était inédit.

Quel fut l’impact du disque sur la scène et la musique cubaines ?

Phénoménal, tout le monde écoutait l’album, et vous savez quoi ? Il n’a jamais été officiellement distribué à Cuba. Tout est contrôlé par le gouvernement, qui a son propre label et ses propres réseaux. Mais tout le monde avait une copie pirate. Pareil pour le film, qui n’a été projeté qu’une seule fois à Cuba. Tout cela a ouvert la voie du nord à la musique cubaine.

Quelle est la situation à Cuba, aujourd’hui ?

Je vis au Mexique, mais, depuis le début de la pandémie, je suis aux États-Unis. Les manifestations les plus importantes depuis la révolution ont eu lieu ces derniers mois. Le gouvernement utilise les mêmes ficelles et refuse de les entendre, mais c’est une erreur. Les choses ont changé, tout le monde peut s’exprimer librement sur les réseaux sociaux, aujourd’hui. Le pouvoir ne peut plus contrôler les masses. Il n’a pas le choix : il doit libéraliser l’économie, parce que la situation est catastrophique et que les jeunes ne l’acceptent plus. Est-ce que les choses vont changer rapidement ? Malheureusement, non. Parce que le grand problème des jeunes et de ce mouvement, c’est qu’ils n’ont pas de leader. Si vous voulez un changement social, vous devez avoir quelqu’un pour porter ce message. Tout ce que j’espère, c’est qu’un dialogue s’installe, et que l’on évite les violences.