John Scofield et Dave Holland, bleus de blues et de country

Duo de musiciens mythiques, champions de la guitare électrique (Scofield) et de la contrebasse (Holland), ils ont rempli la salle bruxelloise de Flagey pour un concert flamboyant.

John Scofield et Dave Holland, bleus de blues et de country
©olivier Lestoquoit

Rencontre au sommet mercredi soir à Flagey (Bruxelles), avec un duo de musiciens dont chacun est une référence sur son instrument : John Scofield à la guitare électrique, Dave Holland à la contrebasse. Agés respectivement de 69 et 75 ans, ils peuvent être considérés comme des vétérans, à la tête d’une discographie impressionnante. Le guitariste de Dayton, Ohio, ayant grandi à Wilton, Connecticut, et le bassiste de Wolverhampton, Staffordshire, ayant passé les cinquante dernière années aux États-Unis, ont, l’un comme l’autre, un intérêt marqué pour le blues et la country.

Compagnons de Miles

Ils ont aussi en commun le fait d’avoir accompagné le trompettiste Miles Davis. C’est certes une référence majeure, à cette nuance près qu’ils ont fréquenté Miles à des époques très différentes : Holland fin des années soixante, début septante, lorsque le trompettiste glissait vers la fusion jazz rock électrifiée ; Scofield au retour de Miles après l’un de ses nombreux silences, de 1982 à 1985, époque funky.

Quoi qu’il en soit, cela leur fait une fameuse référence commune. Deux stars reconnues en nos contrées, qui descendent sur la scène du grand Studio 4 de Flagey sous les applaudissements d’un public impatient, qui a faim de grande musique, cela se sent. Souriants, tels qu’en eux-mêmes, plus ou moins barbichus, ce sont deux géants dans toute leur simplicité, vêtus de marine et de noir, tons unis pour le bassiste portant gilet, toujours chamarrés pour le guitariste.

Raconteurs d'histoires

Les débuts de ce concert – complet – ont une tonalité très blues, celle qui dominera l’ensemble. Si pas d’une justesse absolue, Dave Holland développe une sonorité ample à la contrebasse. Comme le Scof à la guitare, il est un raconteur d’histoires, chacune de leur intervention est un récit. L’un comme l’autre, ils sont capables de faire chanter leur instrument, mais aussi de leur faire couiner, une spécialité du guitariste surtout, lorsqu’il joue à la fois sur la réverbération et la saturation du son. Par moments, il en rajoute avec des effets sonores à la pédale, comme une brume d’altitude. Ce sont ses hautes sphères, son Galibier à lui.

L’introduction de « Not For Nothin’ » par son compositeur, Dave Holland, fait penser à celle de « All Blues » (Miles Davis), par sa structure répétitive sur laquelle décolle littéralement Scofield, avec un son crachotant rappelant parfois celui du blues électrique primitif. L’un et l’autre se retrouvent en phase, sur le mode «walking bass », dans un finale impressionnant, réglé comme... du papier à musique.

Bal country

C’est encore Holland qui ouvre le bal country, avec « Memories of Home » et sa tournure nostalgique. On pourrait y mettre des paroles, ça ferait une jolie chanson. Le récit est partout, y compris dans les accords contrastés, à la progression sinueuse, de la guitare. Scofield reviendra sur le genre en fin de concert, avec « Easy for You », une ballade où il passe sans crier gare d’un discours saccadé d’accords à des lignes mélodiques claires et fluides.

Alors, bien sûr, entre les six cordes de l’un et les quatre de l’autre, reliées par un même esprit rigoureux et inventif, il règne une complicité élective. Mais l’un et l’autre ont la capacité de dialoguer avec eux-mêmes, de s’auto-accompagner en brodant leur propre ligne de basse. Après une heure et demie, le concert se clôture sur « Mr. B. », hommage à Ray Brown, contrebassiste fétiche du pianiste Oscar Peterson, Brown qui a incité le jeune Dave Holland abandonner la guitare basse électrique pour passer à la contrebasse. Un thème qui inspire à John Scofield un enchaînement d’accords lumineux.

Sources d'inspiration

Des dieux pour certains, Scofield et Holland sont, pour beaucoup de guitaristes et de bassistes, d’intarissables sources d’inspiration. En allant chercher des suites de notes et d’accords tout aussi impossibles que certains sons, ils démontrent à quel point ils sont toujours dans le coup. Pour tout guitariste, le Scof est ce qu’Alain Prost était à la Formule 1, le prof que tout le monde considère. Tant avec lui qu’avec Holland, on a pris une fameuse leçon à Flagey, mercredi soir.

Une salle bruxelloise qui continue sur sa lancée jazz, en présentant samedi prochain, 10 novembre, un autre duo américain d’exception, le pianiste Fred Hersch et le trompettiste Ralph Alessi, tous deux des virtuoses qui n’ont peur de rien, et certainement pas de la mélodie finement ciselée.