Ars Musica en mode "soft clash"

Ouverture spectaculaire au Bozar avec Ligeti Jr, le Burkina Electric Ensemble et le Brussels Philharmonic.

Ligeti(s) - Concert d’ouverture
©Antoine Porcher
Martine D. Mergeay

C’est le genre de concert qu’on n’est pas près d’oublier, mêlant le sublime et le loufoque, l’extase et l’agacement, le très réussi et le complètement raté. Vers la fin, l’envie fut grande de crier grâce, certains membres du public, et non des moindres, quittèrent ostensiblement la salle mais, pour notre part, nous y avons renoué avec le pur plaisir du concert live et de la découverte.

Il faut dire qu’avec le Brussels Philharmonic, placé sous la direction d’Ilan Volkov, il y avait du beau monde sur le plateau (et on n’avait encore rien vu…) et que le programme mettait en confrontation prometteuse l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle, le Hongrois György Ligeti (1923-2006), et son fils Lucas Ligeti, passionné de formes nouvelles, de préférence "inouïes", explorateur infatigable d’autres pays et d’autres cultures en quête de révélations. Le programme du soir (trouvé avec peine au fond de son téléphone) annonçait en effet le Burkina Electric Ensemble dont le public allait bientôt faire la connaissance.

Maître du XXe siècle

Le concert s'ouvrit sur deux pièces pour grand orchestre signées Ligeti père, en commençant par Lontano (1967), chef-d'œuvre absolu du XXe dont l'écriture serrée, soutenue, à peine en mouvement (mais basée sur le canon et ses savantes superpositions) instaura bientôt son propre espace-temps, nocturne, mystérieux, profond ("lointain") et doté des plus riches textures sonores - cordes, bois et cuivres, pas de percussions. Vint ensuite San Francisco Polyphony (1975), percussions bien présentes et largement sollicitées au cours de péripéties spectaculaires, ponctuées de violents climax, avec des plages de pure volupté dont ce finale amené par l'ensemble des cordes vrombissant comme un essaim affolé. Vif succès.

Les hôtes des lieux, Bruno Letor (Ars Musica) et Jérôme Giersé (Bozar Music), n’avaient-il pas introduit le concert en rappelant que le festival était centré sur la voix, les voix, toutes les voix ? Patience… En seconde partie, la présence sur le plateau de quelques consoles, ordinateurs, micros et baffles augurent de nouvelles surprises et de fait, l’orchestre à peine réinstallé, les musiciens du Burkina Electric font leur entrée : une chanteuse - la seule avec partition -, deux chanteurs-danseurs, un bassiste et Lukas Ligeti lui-même (entre Woody Allen jeune et Mathieu Amalric), batteur du groupe, trottinant jusqu’à ses machines.

Voix chantée sur voix parlée

C'est peu de dire qu'ils sont beaux, marrants, bourrés d'énergie et que, dès la prise de micro, la joie la plus folle s'installe dans les rangs. Voix chantée sur voix parlée, techniques mixtes, langues incertaines (parfois français), mélange d'impro ("Tu viens d'où, toi ?") et de chansons traditionnelles (on imagine).

Que le Brussels Philharmonic, imperturbable, continue à jouer sa partie et, apparemment, garde le cap dans un tel environnement - auquel sont venus s’ajouter la bande-son et ses avatars - confère même à l’ensemble - et au chef ! - une forme inédite de virtuosité.

L’état de grâce prit hélas fin avant terme, pour des raisons simples, en particulier que le fond - trop complexe, trop touffu, trop long et sans doute insuffisamment répété - ne tint pas les promesses de la forme et que la forme seule ne pouvait pas servir de fond. Le pire étant la dérive progressive et maladroite vers les slogans politico-climatico-sociétaux, vidant le discours général (déjà pas très clair) de ses dernières substances artistiques et ruinant d’autant la maîtrise des musiciens. Éternelle question de l’irruption du réel dans l’art. Mais c’était le risque.

Ars Musica, jusqu’en juin 2022. Prochains concerts : le 16/11 au Botanique et le 27/11 aux Halles de Schaerbeek. Infos : www.arsmusica.be