Angèle : "Là, je dois faire mes preuves"

Angèle est de retour avec “Nonante-Cinq”. La suite de “Brol”, sortie jeudi soir à la surprise générale. De quoi ouvrir un nouveau chapitre, trois ans après sa fulgurante entrée dans la lumière.

Angèle s’offre un retour intime, assumé, et relativement convaincant.
Angèle s’offre un retour intime, assumé, et relativement convaincant.

Difficile de ménager un effet de surprise quand son retour est aussi attendu. Jeudi soir, Angèle est pourtant parvenue à prendre tout le monde de court en sortant Nonante-Cinq … une semaine avant la date officiellement annoncée. À 22 heures, au moment de finir son live "soirée d'anniversaire" sur Instagram, entourée de sa très large communauté de fans, en présence de sa garde rapprochée (le rappeur Damso, la chanteuse Pomme, le réalisateur du disque, Tristan Salvati), elle a annoncé la disponibilité des douze titres dès minuit sur les plateformes. Coup de com' génial, que l'on regrette presque de ne pas avoir vu venir tant la date est cohérente : Angèle est née un 3 décembre. Elle s'est offert un imparable retour médiatique pour célébrer ses 26 ans.

Joyeux anniversaire et félicitations, voilà un retour particulièrement maîtrisé…

Merci ! J’avais envie de me réapproprier ce moment, de sortir l’album seule, chez moi, et pas dans une semaine, entourée de plein de gens. Rien de tel pour fêter mon anniversaire que de vivre ça avec mon public. Je pense que les gens ne l’ont pas vu venir parce que, généralement, on se met beaucoup de pression pour faire de bonnes ventes les premières semaines. On se donne toutes les chances d’y arriver. Là, clairement, si mon objectif était d’atteindre rapidement le top 10, je me tire une balle dans le pied. Mais ce n’est pas très important, je voulais que cet album commence à vivre plus tôt, et cette idée m’amusait beaucoup.

Comment et quand est venue cette idée, justement ?

Attraper le Covid il y a une semaine n'était clairement pas agréable, et j'aime bien retourner les situations à mon avantage. Alors, à un moment, je me suis dit : "Autant que ce Covid ait du sens, fais ce que tu veux, le jour de ton annif, envoie l'album !" On a arrangé le coup avec les plateformes de streaming, et voilà, c'est en ligne ( la vente en magasin, elle, aura bien lieu le 10 décembre, NdlR ).

Le succès de "Brol " est enfin derrière vous. Est-ce une étape libératrice ?

L'ère Brol est déjà derrière moi depuis un petit temps, je m'y sens plus du tout, ça reste désormais un joli souvenir. Là, j'ouvre un nouveau chapitre et je suis très heureuse de cet album parce que j'avais besoin d'exprimer tout ça. Alors, oui, c'est clairement libérateur, parce que, quand on a passé autant de temps à travailler sur quelque chose, on a besoin qu'il sorte, qu'il ne nous appartienne plus. C'est un peu comme accoucher d'un beau gros bébé.

Quand avez-vous commencé à composer "Nonante- Cinq " ?

La plupart des textes ont été écrits pendant le confinement, l’année de mes 25 ans, qui était à la fois facile et anxiogène, avec ce rapport nouveau à la mort, toutes les questions que cela a soulevées pour moi et mes proches. J’ai été très affectée, et c’est un peu ce que je raconte dans "On s’habitue".

Les textes, justement, semblent plus intimes, plus personnels que sur " Brol"

C'est vrai et c'était peut-être ma seule inquiétude durant la création de l'album. Je me demandais s'il n'était pas trop personnel. Aujourd'hui, je pense que je suis peut-être tout simplement plus adulte, plus en phase avec mes émotions. Il y a quelques années, je ne prenais pas forcément le temps d'aller regarder dans mes émotions les plus profondes. C'est ce qui ressort, et qui me fait autant de bien, aujourd'hui. Nonante-Cinq, c'est vraiment la fin d'un exutoire parfait.

L’écriture s’est-elle déroulée plus facilement ?

Non, les textes m'ont demandé plus d'efforts que les précédents. Pour Brol , j'écrivais et puis je ne touchais plus à rien. Quand je le réécoute, je trouve que ça se ressent, qu'il y a des textes un peu légers. Ici, je me suis beaucoup plus pris la tête sur la façon dont j'allais aborder les choses. "Taxi", par exemple, parle de rupture, des questions qu'on se pose quand on vit une fin d'histoire d'amour. Ça rassemble beaucoup d'éléments, des ressentis que j'ai vécus tout au long de ma vie.

Musicalement aussi, vous avez voulu élargir un peu les horizons ?

J'ai en partie composé l'album, donc on retrouve évidemment les sonorités de Brol , mais on s'est mis une grosse pression avec Tristan ( Salvati, le réalisateur du disque, NdlR ) parce qu'on voulait qu'il sonne exactement comme l'album de mes rêves. Ça reste une production modeste, on n'a pas d'orchestre, mais on a ajouté des parties de batterie, de guitare, des cordes. Le grand changement, c'est aussi le fait de ne pas l'avoir enregistré dans notre petite cave à Paris, mais aux studios ICP à Bruxelles. Non seulement il était important d'emmener Tristan ici, mais, en plus, on a eu accès à toute une série d'instruments dans ce lieu fou. Ça nous a fait pas mal avancer.

Il y a beaucoup plus de basses, non ?

Effectivement, tout ce qui est basse, batterie est beaucoup plus puissant. On avait envie que ce soit vachement dansant, que certains titres sonnent plus "club". On a ajouté une vraie basse aussi, puisque Tristan en joue. Tout ça est nouveau, je me suis autorisé musicalement à aller où je voulais et à me faire plaisir. En fait, c’est encore sur "Bruxelles, je t’aime" qu’on s’est posé le plus de questions. C’est le morceau qui ressemblait le plus à ce que j’avais déjà fait alors que je voulais un peu en sortir. Donc, au final, je crois qu’on en a fait 40 versions… Avant de revenir à la version initiale.

Contrôlez-vous votre image et vos apparences pour coller aux attentes de votre communauté de fans ?

Se contrôler et plaire à tout le monde, c’est impossible et ça rend malade. Ce que j’ai appris, en revanche, c’est à faire attention au niveau de la prise de parole. Je suis hyper connue, j’ai beaucoup d’influence aujourd’hui, alors je sais que je dois faire attention à ce que je dis, parce que je sais que ça va avoir des conséquences.

On voit d’ailleurs bien dans le documentaire qui vous est consacré sur Netflix qu’un de vos premiers chocs fut la "Une" de "Play boy " et votre sexualisation, à mille lieues des valeurs que vous vouliez véhiculer…

Je devrais presque les remercier, ça a été une vraie leçon. Je savais que je ne pouvais pas laisser passer ça. Personne n’a jamais vraiment été au courant, parce que je n’étais pas encore vraiment connue, mais pour moi ça a été un chamboulement. Que mes valeurs et ma vision des choses ne soient pas traduites, c’était au-delà de mes forces.

Personnellement, artistiquement, votre situation est-elle plus confortable aujourd’hui ?

Oui et non, ça reste une période compliquée parce que le deuxième album, c’est un peu celui où on ne va pas te faire de cadeaux. L’insouciance du premier me permettait de faire les choses sans trop me poser de question. Là, c’est le moment où je dois faire mes preuves.

"Nonante-cinq", l’intime au cœur de la tornade

"On dit que le deuxième album, c'est ce qu'il y a de plus difficile" écrit Angèle dans le communiqué qui accompagne Nonante-cinq (Universal). "C'était une expérience spéciale, pas toujours évidente", surtout quand elle génère de telles attentes.

Dès sa sortie, en octobre 2018, Brol avait engendré un véritable raz de marée. "La loi de Murphy", "Balance ton quoi", "Tout oublier" et "Ta reine" sont tous devenus des hits en puissance restant invariablement en tête. Puis il y eut les tournées, les médias, une pression populaire parfois démesurée. Tout cela, Angèle le raconte déjà dans le documentaire éponyme sorti sur Netflix il y a une semaine. Mais on a le sentiment que ces nouvelles chansons vont plus loin et creusent plus profondément dans ce que la chanteuse ressent depuis trois ans. L’amour flirte avec la rupture, les rêves virent parfois aux cauchemars. Toute star qu’elle est, Angèle est humaine, et couche sur papier ses histoires personnelles.

"Bruxelles, je t’aime" et surtout "Libre" tiennent parfaitement leur rang. Le premier est maîtrisé, le second, particulièrement accrocheur avec ses refrains chantants et ses chœurs. Angèle reprend les ingrédients de son succès et son réalisateur de Tristan Salvati pousse clairement sur les basses.

Bien ficelé

"On s’habitue" est plus oubliable, à la première écoute du moins, mais "Solo" puis "Pensées positives" initient une réelle volonté de changement. Angèle s’essaie à l’auto-tune qui lui donne une voix légèrement métallisée. Damso fait une petite apparition sur "Démons", et "Tempête" surfe sur beat r&b tout ce qu’il y a de plus moderne. Tout cela est parfaitement dans l’air du temps et plutôt bien ficelé. Mais on est tout heureux et sans doute plus touchés quand la musicienne retrouve son piano avec simplicité sur les très jolis "Taxi" et "Mauvais rêves".

Nonante-Cinq est certes moins accrocheur que Brol, il fallait s'y attendre, mais la Bruxelloise ne s'est pas laissé enfermer. En misant sur ses proches et sa sincérité, Angèle ne pouvait pas se tromper.

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