Juliette Armanet : "Le feu, c’est le sentiment amoureux"

Quatre ans après "Petite amie", Juliette Armanet revient avec "Brûler le feu". Toujours en piano voix, mais avec une touche festive et dansante plus assumée. Rencontre avec une amoureuse passionnée, avant sa venue au Cirque Royal le 22 février.

Juliette Armanet : "Le feu, c’est le sentiment amoureux"
©Studio Letiquette

J'ai mis du temps à me comprendre, me connaître, à être suffisamment fière de mon travail pour oser le divulguer", expliquait Juliette Armanet à La Libre en mai 2017. Quelques minutes avant son concert au Cirque royal (Bruxelles), la chanteuse française revenait sur son parcours : son amour du théâtre, ses études de lettres, son passage de six ans par le journalisme. Ses "autres vies", comme elle les appelle, avant de se lancer corps et âme dans ce qui l'attirait depuis toujours, la chanson.

Sorti un mois plus tôt, Petite amie venait, à l'époque, de provoquer un raz-de-marée. Terriblement classique dans son approche piano voix et pourtant bien moderne sur le fond comme sur la forme, dans ses subtiles influences disco notamment, ce premier album évoquait Véronique Sanson, William Sheller, Françoise Hardy, qui donnèrent, tous, leur bénédiction à son auteure.

La chanteuse, compositrice et musicienne prit ensuite le temps de jouer, digérer, évoluer. Quatre ans plus tard, elle revient avec une voix totalement libérée et une envie manifeste de faire danser. À l'image du "Dernier jour du disco" qui ouvre très joliment ce Brûler le feu (Universal).

Vous avez attendu quatre ans avant de sortir "Brûler le feu", pourquoi ?

On a longuement défendu le premier album sur scène et j’ai fini cette tournée très, très… très enceinte. J’étais à huit mois, donc j’ai vraiment joué jusqu’au dernier moment. J’ai pris le temps de me poser un peu, de reprendre mon souffle. Je voulais repartir à blanc, m’affranchir de la pression et du stress. La fin d’une tournée, quoi qu’il arrive, c’est déjà extrêmement déstabilisant. Quand on rentre chez soi, qu’on ferme la porte et qu’il faut aller faire ses courses, il y a un vertige. Puis il y a eu cet enfant qui est arrivé dans ma vie, et qui est un autre vertige, colossal. Deux énergies très fortes se sont affrontées et ont eu une relation un peu tumultueuse intérieurement. J’ai l’impression que c’est ce truc très volcanique qui a donné son visage à l’album.

Tout cela a-t-il eu un impact sur vos envies, vos aspirations artistiques ?

Je ne sais pas si c’est la maternité ou la scène, mais je me suis sentie épanouie, libérée, portée par un nouvel élan pour me déployer. Bizarrement, quand j’ai composé mon premier album, j’étais extrêmement introspective, assez solitaire. Le fait d’avoir rencontré un public aussi conséquent m’a vraiment donné des ailes. Ça m’a donné envie de quelque chose de plus démesuré, de plus dansant, de plus épanoui pour ce deuxième album. Il y avait une très forte envie de faire de la musique, une très forte envie d’être femme. Il y a quelque chose de très viscéral dans ce disque.

On a effectivement le sentiment que vous lâchez tout, notamment votre voix…

Exactement, et c'est marrant, parce que ça m'a fait un petit peu peur au début. Le producteur avec lequel j'ai enregistré les voix avait déjà fait toutes les voix du premier album. Quand on a recommencé à enregistrer, il m'a dit : "Attends, on va changer tous les micros, parce que ce n'est plus du tout la même femme qui chante. C'est une autre femme, c'est une autre voix, c'est une autre façon de chanter, plus explosive. Parfois il y a plus de crêtes, plus de coffre." Au début, j'étais un peu désarçonnée, je lui ai demandé : "Tu penses que j'ai perdu quelque chose ?" Mais il a répondu : "Non, tu as juste changé. Ton corps est différent, ta voix est autre et c'est super." L'enjeu était de garder l'intimité, la proximité dans le chant. L'album est en deux parties. Il y a une partie dansante, assez festive, au début, puis un passage très introspectif, un peu plus tendre. Il y a pour danser et pour pleurer.

Le disco est partout aujourd’hui, n’est-il pas devenu commun, presque risqué de s’en revendiquer ?

C'est une veine vers laquelle je me suis toujours orientée naturellement. Sur scène j'avais déjà ma boule à facettes de trois mètres et mon rideau à paillettes, donc j'ai l'impression de continuer à creuser mon sillon de manière assez naturelle. Après, "Le dernier jour du disco", je ne sais pas si c'est vraiment une chanson disco. J'ai l'impression que c'est plus du glam rock, le titre est un peu un faux ami (rires).

Vous expliquiez il y a quelques années devoir rire ou pleurer en écrivant vos textes pour qu’ils vous plaisent. Est-ce toujours le cas ?

Pour être sincère, je pense qu’on fait aussi et peut-être surtout des albums pour soi, pas juste pour remplir des salles et vendre des disques. C’est assez thérapeutique comme geste. Il y a une façon de se raconter, de se faire du bien, se guérir. Si je ne suis pas émue d’une manière ou d’une autre quand j’écris ma chanson, peu de gens risquent de l’être. Si je m’ennuie en composant une chanson, il vaut mieux arrêter tout de suite, prendre un chocolat chaud ou aller faire une balade. Ça veut dire que la chanson est pourrie et qu’elle ne plaira à personne. Si je reste accrochée de manière électrique à mon piano et que je sors de là les cheveux en vrac, rouge tomate, en revanche, c’est qu’il s’est passé quelque chose.

C’est un peu cela "Brûler le feu" ? Ressentir cette passion ?

Le feu, c’est le sentiment amoureux dans ce qu’il a de plus passionnel, brûlant, dangereux. Et c’est aussi le foyer, ce qui a fondé notre humanité. C’est grâce au feu qu’on peut se faire cuire un steak et construire une maison. C’est ce qui a fait qu’on a survécu, nous les humains. C’est un élément très créateur au final, qui n’est pas que celui de la destruction. Nous, on le voit beaucoup comme un ennemi, aujourd’hui, ou alors comme le feu domestiqué de la cheminée ou du BBQ. Pour moi, c’est plutôt le pouvoir magique et créateur.

"Restons libres de parler de soi. C’est la manière la plus sincère de parler du monde"

Tu me play", "Je ne pense qu'à ça", "Le rouge aux joues"… Juliette Armanet chante l'amour, l'autre, les sentiments intenses. Parce que finalement, comme le disait Sylvie Vartan, "toutes les grandes chansons parlent d'amour".

Vous affirmez dans plusieurs de vos interviews "l’amour est un sujet politique". Pourquoi ?

On m'a interrogée plusieurs fois sur le fait de ne pas avoir de chanson engagée au sens primaire du terme. Mais j'ai l'impression que la question ne se pose pas vraiment en ces termes. Je pense au contraire que le jour où on renoncera à parler d'amour parce qu'il y a d'autres sujets plus importants, on aura perdu un pan de réflexion politique primordiale sur l'humanité. Qui aime-t-on ? Comment aime-t-on l'autre ? Quels bras ouvre-t-on ? Qu'est-ce qu'on donne ? Quel cœur avons-nous ? Pour moi, c'est un sujet politique et pas uniquement un truc de chanteuse ou de midinette du genre " pourquoi m'as-tu quittée ". L'amour parle de nos rapports, de l'intensité que l'on a avec le monde. Je crois qu'il ne faut pas se dire que des albums engagés parlent uniquement de féminisme ou d'écologie, malgré tout le respect que j'ai pour ces sujets-là. Il y a des façons autres d'évoquer des sujets forts de notre époque.

Il faut être engagé pour exister aujourd’hui ?

Disons déjà que le fait d’avoir 80 dates de tournée, enceinte, dans un tour bus avec douze mecs, ça donne l’image d’une femme qui cherche à conquérir sa liberté sans renoncer à rien : sa vie de famille, ses amours, sa passion pour la musique. J’ai l’impression que le message global est un message de libération. On a tous nos degrés d’engagement, moi, je pense que ce qui compte, c’est qu’on ne demande pas à tout le monde de s’exprimer de la même manière sur tous les sujets, parce que ça n’a plus de sens. Restons libres de parler de soi. C’est la manière la plus sincère de parler du monde.

Vous déclariez il y a quatre ans "une chanteuse doit bien plus se battre qu’un homme". Les choses ont-elles évolué ?

Je crois, oui. J'ai l'impression qu'il y a plus de connexions entre les chanteuses. Ça représente désormais une force qui n'est pas du tout négligeable. On s'écrit, on se parle, on se soutient. Alors, ça reste un milieu de concurrence, c'est Game of Thrones, l'industrie musicale, mais il y a de la bienveillance. On discute, entre nous. En surface, en tout cas, les choses semblent plus faciles. Même si, sur le fond du sujet, je crois qu'on n'y est pas encore tout à fait.

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