La musique non sacrée a-t-elle sa place dans les églises?

Des catholiques traditionalistes se sont mobilisés devant des églises de Nantes et Bruxelles, début décembre. Chaque fois pour faire interdire les concerts que devait y donner une artiste jugée "sataniste". Ce qui pose fondamentalement la question de la place de la culture non sacrée dans les lieux de culte.

LAURENT VOULZY
©BELGAIMAGE

Une curieuse agitation est venue perturber le centre historique de Nantes (France), le mardi 7 décembre. En début de soirée, une soixantaine de catholiques "intégristes" - pour reprendre les termes de la mairie locale - ont interdit à 370 personnes de pénétrer dans l'église Notre-Dame-de-Bon- Port. En cause : le concert que devait y donner à 21 h l'artiste suédoise Anna von Hausswolff, jugée "sataniste" en raison des paroles d'une chanson composée en 2010. Vu de l'extérieur, "Pills" n'a rien d'une ode à Satan. L'auteure y fait une analogie entre la prise de drogues dures et la descente aux enfers, ou plus précisément le fait de "faire l'amour avec le diable", image ô combien classique et présente dans la culture populaire. Organiste et pianiste de formation, Anna von Hausswolff n'avait en outre aucune intention de jouer ledit morceau, le répertoire proposé lors de cette tournée étant purement instrumental. Mais le show annoncé fut bel et bien annulé, faute de mesures de sécurité suffisantes pour permettre au public d'accéder calmement à l'édifice, dont l'entrée était bloquée par les contestataires.

On pensait l'incident localisé. Selon la presse locale, la ville de Nantes abrite en effet l'une ou l'autre groupe catholique traditionaliste, dont certaines franges proches de l'extrême droite. Mais la venue d'Anna von Hausswolff à Bruxelles quelques jours plus tard a, à nouveau, donné lieu à une certaine mobilisation. "Une cinquantaine de personnes sont effectivement venues devant l'église Saint-Dominique à partir de 18 h 30", se remémore Paul-Henri Wauters, directeur du Botanique qui organisait le concert en collaboration avec les Frères dominicains le 13 décembre dernier. "À un moment donné, elles se sont agglutinées devant la porte pour faire bouchon. Nous avions prévenu la police, qui est intervenue poliment mais fermement pour demander à ces gens d'aller se mettre sur le trottoir d'en face, où ils ont chanté des chants religieux durant une bonne partie de la soirée." Les Frères dominicains, de leur côté, ont expliqué à la presse française avoir reçu des dizaines d'e- mails haineux ou belliqueux dans les jours et les heures précédant le show.

L’artiste, suivie en voiture

"L'artiste elle-même a eu peur lorsqu'elle a rejoint son hôtel à pied après une répétition et qu'un individu l'a suivie sur plusieurs centaines de mètres en voiture, fenêtres ouvertes, en chantant des Ave Maria", ajoute Paul-Henri Wauters, qui s'étonne encore des accusations de blasphème visant la musicienne. "Le Botanique a pour tradition d'organiser des concerts dans des églises. Cela s'est déjà produit à une vingtaine de reprises, avec des artistes comme le producteur autrichien Fennesz ou la chanteuse belge An Pierlé, sans que ça pose le moindre problème. Les artistes qui souhaitent jouer dans des églises ont généralement un vécu, une pratique et une approche en lien avec le mysticisme ou la spiritualité. Il y a toujours un grand respect des lieux, qui limitent de par leur nature même le type de musique qui y est proposé. Il faut une musique avec une certaine résonance qui n'est absolument pas compatible avec du rock ou du punk, par exemple."

Un orgue, des fonds publics

Le directeur du Botanique le reconnaît, on peut évidemment et fondamentalement se poser la question de savoir si les églises doivent ou non s'ouvrir à des formes d'art et de culture n'étant pas exclusivement lié à l'exercice du culte (lire ci-contre). "Le lien entre l'art et le sacré est complexe, ajoute-t-il. Il y a une tradition, dans la chrétienté, de parler des choses de l'humanité, et je crois que la musique y a sa place. Les églises sont des lieux idéaux pour rassembler les gens autour de belles choses. Quelque chose de particulier ressort des concerts qui y sont donnés." Le Botanique et les Frères dominicains avancent, enfin, un argument plus spécifique : l'orgue Van Bever de l'église Saint-Dominique vient tout juste d'être restauré à grands coûts avec des fonds publics. "Nous considérons donc qu'il doit être mis au service de la culture et du public."

"Les formes de radicalisation se greffent souvent sur un oubli de l’histoire"

La venue de l'organiste suédoise dans une église n'a rien d'unique. Laurent Voulzy est en pleine tournée des lieux de culte et passera par la cathédrale de Liège en avril 2022. Hugues Aufray suit le même mouvement dans les églises, et le saxophoniste de jazz Branford Marsalis aura l'honneur de se produire dans la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule (Bruxelles) le 24 mars prochain. Comme le dit Laurent Voulzy lui-même, "chanter dans une église, c'est un peu comme monter dans un vaisseau spatial qui emmène au ciel. […] À travers les statues, les vitraux, les boiseries, je ressens l'espoir, les gens, les guérisons, les blessures d'âme, les demandes de rédemption". Faute de règle impérative, libre à chaque paroisse d'organiser ou non ce type d'événement. Le droit canon impose bien certaines limites. En cas de doute, une autorisation peut être demandée au diocèse. Mais, pour le reste, il revient au lieu de culte de décider en son âme et conscience si la venue d'un artiste est appropriée ou non. "Il s'agit vraiment d'une décision au cas par cas", estime le père Tommy Scholtes, jésuite et porte-parole francophone de la Conférence des évêques de Belgique. "Pour les chrétiens, une église est un lieu sacré, habité. Il ne s'agit pas uniquement d'un ensemble de pierres. Il convient simplement de voir si ce qui est proposé cadre avec ce caractère sacré, cette présence de Dieu pour nous. Dans une mosquée, c'est impensable, dans une synagogue, je n'en vois pas la possibilité non plus."

Éric de Beukelaer, vicaire général de l'évêque de Liège, se souvient fort bien de ses cours de jeune séminariste. "L'un de ces cours parlait de la musique rock et de son influence néfaste", nous explique-t-il "J'ai l'impression qu'on a mis beaucoup d'énergie à débusquer le mal au lieu d'encourager le bien. Aujourd'hui, je me dis que si on veut vraiment mettre son énergie à combattre le Malin, combattons la médisance et le manque d'action, mais ne mettons pas cette énergie dans une manifestation destinée à empêcher un concert. L'Église a une grande tradition d'accueil de toute forme de culture. Il faut toujours un peu de discernement, mais ça, c'est évident."

Anvers et ses guildes

Et le vicaire d'ajouter que, jusqu'au concile de Trente, au XVIe siècle, toute une série d'activités profanes trouvaient leur place dans les églises. "Le chœur de l'église était dévolu à l'exercice du culte", précise-t-il. "Mais le reste de l'espace était ouvert à d'autres activités, notamment de la musique, du théâtre et du commerce. L'église étant bien souvent le seul bâtiment de pierre avec le château. Savez-vous pourquoi la cathédrale d'Anvers a sept nefs et non trois ou cinq comme c'est généralement le cas ? Parce qu'il semblerait que chaque pilier hébergeait à sa base une petite chapelle appartenant à une corporation ou une guilde, où l'on se retrouvait pour faire des affaires. La cathédrale devait ressembler à une ruche bourdonnante."

Lorsque Laurent Voulzy est venu chanter dans la grande collégiale Saint-Jacques de Liège, "il a adapté son répertoire", se souvient Éric de Beukelaer. "C'était un moment tout à fait intéressant et pas du tout inconvenant. Certaines musiques ne sont pas adaptées, évitons tant que possible les choses vulgaires ou provocatrices au point de ne pas trouver leur place dans une église, mais faisons vivre ces églises et ouvrons-les de manière digne à la population, puisqu'elles appartiennent au domaine public. Quand Laurent Voulzy chante devant 800 personnes dans un lieu de culte, beaucoup de ces spectateurs découvrent au passage une beauté qu'ils ne connaissaient peut-être pas, et peut-être que cela les ramène au passage à des sentiments un peu plus religieux." Comment expliquer, dès lors, que surgissent désormais des groupuscules aux comportements extrêmes ? "Il y a beaucoup de raisons", répond Éric de Beukelaer. "Je pense que, souvent, les formes de radicalisation quelles qu'elles soient se greffent sur un oubli de l'histoire. Tant de la part de ceux qui bouffent du curé et qui n'iront jamais voir un concert dans une église, que de ceux qui hurlent au sacrilège dès qu'une église s'ouvre à quelque chose qui n'est pas sacré au sens strict du terme."