Odezenne, envers et contre tout

Le groupe bordelais sort le très beau “1 200 mètres en tout”. Cinquième album hanté par la perte mais touché par la grâce. La consécration, pour un groupe qui s’est créé un public tout seul.

Mattia, Alix et Jacques, le trio bordelais qui s’est créé – seul et en cinq albums – une gigantesque communauté de fans.
Mattia, Alix et Jacques, le trio bordelais qui s’est créé – seul et en cinq albums – une gigantesque communauté de fans.

"La brutalité de la vie, tu ne t'y habitues jamais", laisse échapper Jacques Cormary. "Alors, que tu sois doué ou non avec les mots, le fait d'utiliser un médium artistique pour essayer d'exorciser le poids que certaines situations peuvent engendrer, ça fait du bien. Ça donne une certaine lucidité sur la situation, le recul nécessaire pour ne pas te laisser emporter par tes émotions."

En mars 2020, Jacques, Alix et Mattia viennent tout juste d'entrer en studio, une cave bordelaise bourrée de synthés, micros et canapés qu'Odezenne squatte depuis des années, quand cette brutalité les frappe. "Fin mars, j'ai appris que ma sœur avait un cancer", raconte Alix Caillet. "On venait tout juste de sortir le morceau 'Hardcore'. Ça a précipité 'Ca price', qu'on a écrit pour elle, lui donner du courage, lui montrer qu'on était là."

Accélérée par le confinement, l'écriture de ce cinquième album plonge dans une tornade d'émotions et de sentiments. La nuit, Odezenne se replie en sous-sol pour laisser décanter ce qui se passe en surface. Le jour, ces trois poètes des temps modernes "partent à la pêche" des belles choses dans ce qu'ils ont écrit la veille. Le résultat est leur chef-d'œuvre, leur album le plus réussi et personnel à ce jour. Sur la forme, 1200 mètres en tout (Universeul, sorti le 7 janvier) mêle brillamment le rap d'Alix et de Jacques aux compositions électroniques de Mattia, souvent épurées, parfois dansantes, toujours diversifiées. Sur le fond, la vie se déroule dans tout ce qu'elle a de sublime, dur et intense, passant sans arrêt d'une émotion à l'autre.

Une montagne russe

"On a essayé de ne pas rester focalisés sur le sentiment de tristesse", insiste Alix. "Ne serait-ce que pour Priska. L'accompagnement de la maladie a duré longtemps, il y a eu beaucoup de moments de joie, d'espoir, de rémission, même si, malheureusement, la maladie a fini par l'emporter. Mais on n'a pas vécu que ça. Moi, ma copine est enceinte, je vais avoir un bébé (elle devait théoriquement accoucher le 7 janvier dernier, le jour de la sortie de l'album, NdlR). La vie est une montagne russe qu'on a graduée de 0 à 1200 mètres. Parfois tu planes, tu ne touches plus le sol, tu es totalement en accord avec toi-même et les choses n'ont plus d'emprise sur toi. Puis tu es à terre, tu n'arrives plus à te lever, tout est compliqué." Chaque titre reflète cette ambivalence, le passage permanent de la tristesse à la joie et vice versa. Certains vers sont lumineux, d'autres plus sombres, et l'écriture à quatre mains élargit le propos, qui prend une dimension universelle.

"Quand je vois des pigeons, je pleure"

Tout auditeur peut se retrouver dans un passage comme "Bon Dieu, ça fait du bruit, le silence. Mon Dieu, ça prend de la place, l'absence." "Faut qu'un geste pour que ça passe", entend-on plus loin, "je n'en ai que faire, hélas." "Tu sais, quand je vois des pigeons, je pleure", plaisante Jacques, à qui l'on doit ces lignes. Les deux gaillards rigolent en permanence et sont d'une honnêteté touchante. "Oui, enfin, ça, c'est subjectif. C'est la réalité de chacun, l'honnêteté."

"Ce qui est certain, par contre, c'est que 'la sincérité tend à l'universel', comme dirait Bergson", poursuit Alix avant de partir dans un grand éclat de rire. "C'est une blague. On dit ça parce qu'on a un pote qui la dit souvent. Il ne connaît que cette maxime-là et il la place à peu près dans toutes les discussions quand il est bourré. Ça nous fait rire, mais c'est vrai que c'est une phrase qui fonctionne tout le temps. D'ailleurs, on vient de la placer."

Le bébé qui attend

En 2019, Odezenne sortait le mini-album Pouchkine et jugeait déjà qu'il s'agissait de sa meilleure livraison à ce jour. Deux ans plus tard, rebelote : "Ah, mais c'est celui-ci le meilleur", s'exclame Alix Caillet. "Plus on avance, plus on s'essaie à d'autres choses." Lors de cet entretien, son bébé attendait toujours pour sortir. "Tout est prêt, mais il n'a pas l'air pressé, il bosse son confinement."

Le bouche-à-oreille ou l’arme de fidélisation massive pour le groupe Odezenne

Quand on n'a pas accès à la bande FM et aux grands labels, on se fait soi-même. Dès la sortie de Sans. Chantilly en 2008, Odezenne trace sa propre voie : le trio crée son label - Universeul -, maximise l'usage d'Internet, et multiplie les concerts. En 2011, O.V.N.I marque déjà un tournant. Le bouche-à-oreille commence à faire son effet, un public de fidèles suit le groupe, qui réédite l'album en version augmentée et sort une quantité astronomique de clips vidéo faits maison.

Tournées à la demande

Certaines salles ne leur ouvrent pas leurs portes ? Pas de problème, Odezenne s'autoproduit à l'Olympia (Paris) et organise toute une tournée sur base de "concerts à la demande". Le principe est limpide : des groupes de fans se créent dans plusieurs dizaines de villes via les réseaux sociaux et, dès qu'un nombre suffisant de personnes y signalent leur volonté de voir le groupe, une date est planifiée. "On a senti une accélération avec Dolziger Str.2", commente Jacques Cormary. "Le bouche-à-oreille a eu un effet exponentiel, on a commencé à toucher de plus en plus de gens, et, à l'époque, on venait de signer une licence sur un gros label indépendant." "Pour une fois, tout était prêt pour un succès annoncé, et tout le monde pensait qu'on serait disque d'or avant Noël", poursuit Alix Caillet. "Mais l'album est sorti… le jour des attentats de Paris. Le label était complètement déstabilisé, parce qu'il avait déjà sorti toute l'artillerie promotionnelle, il n'avait plus de perche à tendre aux gens pour qu'ils viennent nous écouter."

Cent billets d’avion

Ni une ni deux, les mecs se remettent au turbin. "On est repartis avec nos propres méthodes", se remémore Alix. "On s'est remis dans un truc d'indépendants, de bouche-à-oreille. On a quitté le label et on a recréé une équipe de 17 personnes, uniquement avec des indépendants."

La démarche fonctionne : les clips du groupe cumulent plusieurs millions de vues, leurs concerts affichent complet, et l'album suivant (Au Baccara, 2018) fait un véritable carton. Pour mieux s'expatrier, Odezenne refait le coup du concert à la demande, et se produit à New York sur le même principe. Quelques semaines avant la sortie du petit dernier, 1200 mètres en tout, le groupe offre des billets d'avion à cent de ses fans venus du monde entier pour venir découvrir le résultat dans son studio bordelais, en avant-première. "De bouche-à-oreille en bouche-à-oreille, le porte-voix est devenu de plus en plus gros", se réjouit Jacques Cormary. "Il y a vraiment eu une accélération depuis deux ans, on n'avait encore jamais sorti d'album dans ces conditions, avec autant de gens qui nous écoutent."

Pas de petits fours

La tournée du groupe, qui passera par l'Ancienne Belgique de Bruxelles le 10 février prochain si tout va bien, affiche pratiquement sold out. Odezenne constitue désormais une valeur sûre. "Vu qu'on a commencé sur le tard, vers 27 ans, on avait déjà tous bossé à droite, à gauche", précise Alix Caillet. "On a tous eu nos expériences, alors on est souvent dans une posture de jouissance. On a tout à fait conscience de la chance d'avoir trouvé un public. Ça nous fait célébrer les bons moments. Quand on est au resto et qu'on sort la carte de la société, on se dit 'Putain, Au Baccara ! ' (rires). "C'est pour ça qu'on organisera toujours notre communication et nos événements autour de nos fans", conclut Jacques. "C'est ton public qu'il faut inviter, pas organiser une soirée avec des petits fours pour des gens qui ne te connaissent pas vraiment."

Sur le même sujet