Le rap, un milieu sans rappeuses ? "Le premier morceau de rap en français a été interprété par une femme"

Dans Pas pour plaire ! Portraits de rappeuses, une enseignante passionnée de hip-hop, dresse une cartographie des femmes qui font le rap francophone.

"Madame, vous n’avez pas du tout la tête de quelqu’un qui aime le rap !"

Bettina Ghio

le reconnaît, elle n'a pas la tête de l'emploi. Pourtant, cette enseignante, passionnée par la culture hip-hop, réalise un véritable tour de force dans son livre

Pas pour plaire ! Portraits de rappeuses

: cartographier les femmes qui ont fait ou font le rap francophone.


Si aujourd'hui, en 2022, les femmes commencent à se faire une petite place dans le milieu, elles n'en restent pas moins minoritaires et souffrent d'une surexposition continue des hommes. "Quand le rap a commencé, au milieu des années 80, il y avait beaucoup de filles par rapport à maintenant. C'était un art très inclusif. Quand je regarde les premières revues, quand on parle du mouvement hip-hop, on parle des B-Boys et des Fly-Girls, des deux. Sur les photos, il y avait des garçons et des filles, même s'il y avait un peu plus de garçons. Mais ça s'est constitué comme un genre visiblement masculin et qui a laissé un peu les femmes à l'écart."

Chilla, Lala &ce, Meryl, ont-elles moins de talent qu'OrelSan, Booba ou Damso ? Pourquoi existe-t-il un tel écart de traitement de la part de l'industrie et des médias ? Les raisons sont plus complexes qu'il n'y paraît, plus insidieuses aussi. Á force de voir les portes se fermer devant elles, de nombreuses femmes se sont détournées du rap, laissant l'image d'une discipline faite par les hommes. "Ca fait 40 ans que le rap existe en France mais les femmes n'ont peut-être pas senti qu'elles avaient leur place dedans, que le rap pouvait être une façon pour elles de s'exprimer, raconte l'autrice. Les rappeuses que j'ai rencontrées me disent qu'elles ont fait pas mal d'ateliers dans des maisons de quartiers avec des filles pour leur dire qu'elles pouvaient rapper elles aussi, que c'est un art qui était fait pour elle aussi." A travers ces portraits, Bettina Ghio montre toute la difficulté pour les femmes de se faire une place. Les maisons de disques ou des labels ont très longtemps voulu faire rentrer les rappeuses dans la case RnB à leur insu.

Une autre question se pose, c'est la responsabilité du public ? Pourquoi n'écoute-t-on pas plus de femmes ? Bettina Ghio évoque deux raisons probables : la misogynie et notre rapport à la voix féminine. "Dans l'histoire de la musique, la première place que les femmes ont eu, c'est celle du chant parce qu'elles avaient des voix plus douces que celles des hommes. En Occident, on est habitué à cette voix féminine douce. Et ce qui choque chez les rappeuses, c'est leur voix qui ne chante pas mais qui vocifère, qui insulte, qui dit des choses de façon saccadée. Et dans notre imaginaire, ce n'est pas facile à accepter. Et puis, en regardant sous les clips des rappeuses, la majorité des commentaires sont misogynes. Soit parce que la rappeuse a les cheveux courts et aucun attribut féminin. Soit parce qu'elle est très sexualisée et elle est insultée. Ce sont toujours des commentaires dénigrants."

Pour comprendre ces problématiques, nous avons demandé à Bettina Ghio de faire le portrait express de quatre femmes qui ont fait le rap francophone, de B-Side, la première à rapper en français, à Mèlaaz, la femme dans l'ombre de MC Solaar en passant par la star Diam's et la belge Shay.


"Pas pour plaire ! Portraits de rappeuses", de Bettina Ghio. (Éd. Le mot et le reste, essai ; 24 €)