Korn, la vie en noir

Le groupe de métal sort “Requiem”, son quatorzième album (!) toujours aussi puissant.

Korn, la vie en noir
©D.R.

Quand cinq Californiens hirsutes et taciturnes débarquent de leur petite ville de Bakersfield, en 1993, personne ne les voit venir. Et le monde du heavy metal s’attend encore moins à ce que Korn réécrive instantanément et durablement les règles du jeu. Ouvertement influencé par Flea, le bassiste des Red Hot Chili Peppers, Reginald “Fieldy” Arvizu impose le “slapping” : technique héritée de la contrebasse, qui consiste à percuter les cinq cordes de sa basse avec sa main pour lui donner plus de puissance, sans y perdre en groove.

À ses côtés, James “Munky” Shaffer et Brian “Head” Welch maltraitent leur guitare à sept cordes en misant tout sur les riffs. Solos interdits, effet garanti. Le “Nu Metal” fait officiellement son apparition dans le jargon et ravage tout sur son passage, avec l’aide de groupes comme Limp Bizkit, Staind ou Linkin Park, intégrant, le cas échéant des éléments venus du hip-hop.

Les tabous des nineties

Fin de millénaire oblige, l’univers est sombre, tendu, parfois violent. “Avant mon arrivée, les gars jouaient déjà ensemble et avaient un son plus funk et joyeux” se remémore le chanteur Jonathan Davis, près de trente ans plus tard. “Je suis arrivé avec mon vécu, ma vision, un état d’esprit plus noir.” Davis a un parcours compliqué, fait de violences familiales, abus sexuel et quantité de décès parmi ses proches. “L’ambiance de la fin des années 90 était tendue, c’est vrai, mais les textes et l’univers de Korn viennent davantage de mon vécu personnel, toutes les choses que j’ai traversées” poursuit-il. “J’ai eu les couilles d’utiliser la musique comme un levier. Je le fais encore aujourd’hui, d’ailleurs, mais beaucoup de ces sujets ont enfin une visibilité. Il y a trente ans, personne ne parlait de dépression, de harcèlement, de violences familiales ou même d’homophobie. C’était absolument tabou et je suis convaincu que les groupes qui ont commencé à l’évoquer, à commencer par Kurt Cobain, ont aidé les gens qui les écoutaient.”

Lui est hétérosexuel, mais sa longue chevelure noire et le maquillage New Wave arboré dès l’adolescence lui ont régulièrement valu l’appellation de “Faget” (PD) qui donnera naissance à l’un des titres les plus emblématiques du groupe.

Woodstock 99, le carnage

Le premier album éponyme de Korn (1994) leur donne rapidement accès aux premières parties de gloires comme Marylin Manson ou Megadeth. Life Is Peachy (96) puis Follow The Leader (98) en font de véritables superstars, érigées en tête d’affiche du célèbre, et très controversé, Woodstock 99. Organisé sur une base militaire (!) de l’Etat de New York trente ans après le festival hippie initial, Woodstock 99 se transforme rapidement en chaudron : 200 000 spectateurs, 37 °C à l’ombre, manque d’accès à l’eau potable, aux sanitaires, et un personnel totalement débordé. Résultat : une zone de non-droit et de colère brute qui tourne à l’émeute le dernier jour du festival.

Selon auteurs du documentaire Woodstock 99 : Peace, Love and Rage – visible sur la plateforme de télévision à la demande HBO – les lacunes de l’organisation ont évidemment joué un rôle central. Mais d’aucuns y épinglent également le nihilisme, la misogynie, et la violence de la jeunesse américaine blanche et masculine de l’époque, qui représente 95 % du public du festival. “Ce documentaire est incroyable, mais il me fout en rogne” répond Jonathan Davis. “Quand nous avons joué, le premier soir, tout allait bien. Les choses ont commencé à dégénérer quand les gens n’avaient plus accès à l’eau. C’était complètement fou, tout était réuni pour que ça explose. Est-ce que les gens étaient plus violents dans les années 90 ? Franchement, je ne crois pas. Je suis en colère depuis que je suis né, tout le monde est toujours en colère contre quelque chose. C’est la nature humaine, et la société actuelle n’est pas différente.”

Requiem, quatorzième album

Alors que la plupart des groupes de Nu Metal ont disparu, Korn sort ce vendredi son quatorzième album, Requiem ** (Virgin), qui propose peu ou prou le même son et la même intensité qu'au début des années 90, tout en restant curieusement d'actualité. "Est-ce que nous sommes encore pertinents ? Je ne sais pas. Tout ce que je peux te dire, c'est que j'ai la chance d'être entouré de personnes qui aiment créer. On reste honnêtes, fidèles à nous-même, et on tient depuis 27 ans parce qu'on a persévéré, encore et encore. Il n'y a aucune nostalgie dans ce qu'on propose aujourd'hui". Dans "Lost In The Grandeur", Jonathan Davis reconnaît encore et toujours chercher sa propre voie. La guérison est loin d'être terminée ? "Je viens d'avoir 51 ans. J'ai été malheureux pendant longtemps, mais je suis enfin dans un équilibre qui me fait du bien." "La vie est vicieuse" conclut-il "des choses graves arrivent tout le temps. Maintenant, je sais comment les gérer et me protéger".

En concert au Graspop Metal Meeting (Dessel) le samedi 18 juin 2022.