Alors, il vaut quoi le "Multitude" de Stromae ?

Multitude ne déçoit pas. Stromae élargit encore sa palette sans se renier, gagnant même en puissance.

Alors, il vaut quoi le "Multitude" de Stromae ?
©Michael Ferire

L’histoire est connue, mais elle surprend encore par son ampleur. Dès la composition de Racine Carrée, en 2013, Stromae veut ouvertement “être entendu” dans le monde entier. Porté par le succès de Cheese (2010), il métisse ses sonorités électroniques et dansantes en les plongeant dans des influences congolaises, cubaines, capverdiennes. Le son se veut universel, les textes tranchants, finement inspirés par notre société, et le résultat dépasse largement l’objectif visé.

Pendant deux ans, Stromae se lance dans une tournée mondiale de plus de deux cents dates à laquelle assisteront plus d’un million de spectateurs au total. Il fraye avec Kanye West au festival californien de Coachella, fait entrer un Belge sur la scène du Madison Square Garden de New York pour la toute première fois, mais évoque, déjà, ses envies de retour à la vie normale. Quelques mois plus tard, l’Amérique du Nord en poche, Paul Van Haver zappe pourtant Bruxelles pour filer vers l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Afrique, où il retrouve une partie de ses racines.

L’impact de Stromae est colossal, mais le projet trop lourd pour un seul homme – obsédé par le contrôle et le perfectionnisme – qui se brûle physiquement et psychologiquement. Cinq années durant, l’artiste se retire de la scène, l’espace médiatique et la célébrité. Le producteur demeure, rejoint en cours de route par le styliste, l’entrepreneur, l’époux et le père de famille, qui laissent petit à petit une nouvelle place au compositeur.

Reposé, expérimenté et toujours aussi fort sur le plan marketing, Stromae - qui aura 37 ans le 12 mars - tease progressivement son retour pour en faire l’événement de la fin de l’année passée.

"Santé" fait son apparition en octobre 2021, suivi de "L'enfer", magistralement présenté et interprété au JT de TF1 sous le regard de spectateurs tantôt charmés tantôt interloqués. Trois concerts apéritifs sont ensuite programmés à Bruxelles, Paris et Amsterdam début 2022, et unanimement salués. À l'heure de présenter Multitude *** ce vendredi 4 mars, Stromae s'est joliment rappelé au bon souvenir de chacun, et maîtrise à l'excès les termes et conditions de son retour (lire ci-dessous).

Les soixante minutes du show donné au Palais 12 (Bruxelles) le 22 février dernier avaient déjà permis à 9000 privilégiés de découvrir sept de ces douze titres en avant-première. Parfaitement calibré pour entrer en scène, "Invaincu" marque d'emblée par sa grandiloquence. Combatif, plus vindicatif qu'à l'accoutumée, Stromae monte clairement sur le ring en revenant, hurlant à qui l'écoute : "tant que je suis en vie, je suis invaincu". On y entend d'entrée de jeu l'ampleur de la production, de même que la participation du Belgian National Orchestra, invité sur six de ces nouvelles compositions.

Suit, dans la foulée, ce “Santé” que vous connaissez déjà, ses rythmiques afro caribéennes, son ode aux “petites gens” que l’on ne célèbre pas assez souvent. Stromae rappe davantage, assume son flow. C’est évident sur “La solassitude” mêlant la douleur du célibataire et l’ennui de la vie de couple. Multitude est court, trente-six minutes au total pour douze morceaux, tous soigneusement conçus pour marquer sans prendre le temps de lasser. On est à peine remis d’“Invaincu” que l’on découvre déjà le violon virevoltant qui introduit ce “fils de joie”, inspiré par des témoignages d’enfants de prostituées et très joliment romancé.

“La richesse fait la force” pourrait lancer Paul. L’homme prend manifestement un plaisir fou à varier les plaisirs, les influences et les instrus, passant sans complexe du violon au clavecin, avant d’attaquer “L’enfer” à coups de champs traditionnels, et de céder la place à un touchant piano voix, puis un refrain boosté aux grosses basses trap.

C’est sa marque de fabrique. Stromae s’inspire de tout et tout le monde. L’Asie et le monde arabe se sont joints à l’Afrique. “C’est que du bonheur” s’amuse de la paternité au xylophone, “Pas vraiment” s’ouvre sur une flûte d’Asie du sud-est pour mieux refermer une relation amoureuse. “Mon amour” fait penser à une pure rumba, et la “Déclaration” précède la “Mauvaise journée” puis la “Bonne journée”, curieusement portées sur les défécations.

À peine réalise-t-on que l’album est fini qu’on a envie de le relancer pour s’en faire une meilleure idée, c’est bon signe. Voilà une œuvre qui s’écoute d’une traite, mais s’apprivoise sur la durée. Stromae veut à ce point être absolu que l’on voit désormais apparaître de belles grosses ficelles. Mais l’ensemble est tellement bien réalisé, qu’on ne peut que s’incliner.

Alors, il vaut quoi le "Multitude" de Stromae ?
©D.R.

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