À Bruxelles, le "Trafik" d’œuvres d’art vient des Balkans

Le festival Balkan Trafik s’installe place De Brouckère du 29 avril au 1er mai. Reportage en Serbie, pays à l’honneur de cette 16e édition, où l’art et la musique sont politiques, viscéraux, vitaux.

À Bruxelles, le "Trafik" d’œuvres d’art vient des Balkans
©D.R.

"Et voici un criminel de guerre", lâche Jana Danilovic dans un soupir. Face à elle, en plein cœur de Belgrade, un mur affiche fièrement un pochoir à l'effigie de Ratko Mladic, commandant en chef des forces serbes en Bosnie entre 1992 et 1995, durant ce que nous appelons chez nous "la guerre des Balkans". "Ici, ces mecs-là restent populaires", poursuit-elle, glaciale. "Les personnes qui ont peint ce portrait n'ont pas été inquiétées, mais lorsqu'une femme s'est permis de jeter des œufs sur le dessin, elle a été arrêtée par la police."

Quelques dizaines de mètres plus loin, d’autres portraits, beaucoup plus imposants, dominent les principales artères de la capitale. Ceux des membres du "Parti progressiste de Serbie" du président Aleksandar Vucic, ancien ultranationaliste, en campagne électorale lors de ce reportage et réélu entre-temps dans l’indifférence générale, tant la victoire lui était acquise dans un pays rongé par le clientélisme, la corruption et l’autoritarisme. En politique comme dans la rue, le Serbe suit volontiers le grand frère russe tout en prenant les investissements du "partenaire" européen.

La jeune fille à la pastèque

Comme beaucoup de jeunes, Jana préfère se concentrer sur d’autres visages, d’autres horizons. Cette "autre Serbie" avide de liberté qui aimerait définitivement sortir de son envahissant passé. Avec son collectif d’artistes, la graffeuse de 23 ans a donc entrepris de redonner des couleurs aux façades grises ou jaune pâle des quartiers populaires.

Passé un petit tunnel consacré "zone libre et informelle" pour graffeurs en herbe, elle nous emmène à la découverte de La jeune fille à la pastèque, L'enfant et le loup, La voiture Hugo, autant de fresques imposantes, représentant des scènes de vie quotidienne. "On ne veut pas imposer notre travail aux habitants, alors nous lançons des appels dans les quartiers pour repeindre les façades des gens intéressés, nous explique-t-elle. La jeune fille est une danseuse parce que c'est le bâtiment d'une école de ballet."

À Bruxelles, le "Trafik" d’œuvres d’art vient des Balkans
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Juste à côté, des fresques légèrement moins subtiles ornent les murs d'une école. "Ça, ce sont les supporters de clubs de foot de la ville, s'agace l'artiste. Le Partizan Belgrade, l'Étoile rouge… Ils viennent placarder leurs couleurs pour marquer leur territoire. La plupart du temps, les hooligans sont protégés parce qu'ils sont encore utilisés par les autorités comme force d'appoint dans les manifestations."

"Paix et stabilité"

"Nous avons les mêmes problèmes que le reste du monde, conclut Jana Danilovic, et nous avons les problèmes des Balkans." L'enthousiasme des plus jeunes est palpable, la vitalité tout autant, mais le changement prend du temps, peu soutenu par le président Vucic dont le slogan de campagne n'était autre que "Paix et stabilité".

Pour les plus âgés, qui ont connu l'avant-guerre, cette soif de modernité se mêle à une forme de nostalgie de la Yougoslavie. "C'est quoi la musique traditionnelle des Balkans ?" s'interroge le pianiste de jazz Vasil Hadzimanov, que nous rencontrons dans le club où il s'apprête à donner le tout premier concert en public du supergroupe Balkan Jazzovic, formé par des artistes belges et serbes dans le cadre du festival Balkan Trafik, qui se déroulera à Bruxelles du 28 avril au 1er mai (lire ci-contre).

"Cette région du monde est située à la frontière de l'Orient et l'Occident, le Nord et le Sud, toutes les cultures s'y mélangent. C'était précisément l'une des merveilles de la malheureusement lointaine Yougoslavie, regrette le jazzman de 49 ans installé à Belgrade. Au nord, dans l'actuelle Slovénie, il y avait la polka, la musique d'influence germanique. Sur la côte, vous retrouviez les voix, les chorales, les influences méditerranéennes. En Serbie, nous avions l'accordéon, et, en Macédoine, autant de cornemuses que de zulas et autres instruments d'origine turque ou arabe. Alors, la tradition, ici, elle vient d'un peu partout. C'est ça les Balkans."

La musique comme langage commun

"Ma mère est mi-slovène, mi-bosniaque, elle est née à Zagreb (Croatie) et elle a épousé un Macédonien en Serbie", poursuit Vasil Hadzimanov pour mieux illustrer la singularité de la culture balkanique au-delà des frontières géographiques.

"Alors, quand la guerre s'est achevée, la question a été : où est-ce que je vais ? Dans une telle société, tout est compliqué. Mais la musique apporte autre chose, c'est un manuel sur la façon dont nous devrions vivre. Nous avons tous nos carcans, qu'ils soient religieux, raciaux, nationalistes, politiques… Il y a toujours un 'nous' et un 'eux'. Mais lorsque vous montez sur scène, lorsque vous jouez, la religion et la couleur de peau n'ont plus aucune importance. Vous fermez les yeux et vous communiquez avec un langage qui surpasse tous les autres."

C’est exactement le credo du festival Balkan Trafik. Monté il y a 16 ans par le Belge Nicolas Wieërs, l’événement proposera concerts, débats, fresques, ateliers de gastronomie et rencontres le 28 avril à Namur, puis les 29, 30 et 1er mai à Bruxelles sur la place De Brouckère.

Outre Jana Danilovic et le Balkan Jazzovic, une vingtaine d’artistes sont annoncés, dont le compositeur Goran Bregovic et une flopée de brass bands roms plus festifs les uns que les autres.

À Bruxelles, le "Trafik" d’œuvres d’art vient des Balkans
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Les Roms, ces punks à coeur ouvert

Trois cents kilomètres au sud de Belgrade, coincée entre les frontières de l’Albanie, la Macédoine et la Bulgarie, la petite ville de Vladicin Han semble oubliée de tous. Isolée, complètement abandonnée par les autorités serbes, la communauté rom y coule des jours agités. Sur place, le décor ressemble presque à un cliché : chiens errants, électroménager abandonné et grosses cylindrées se partagent un espace public faiblement macadamisé. Des regards bienveillants mais interloqués sont jetés aux visiteurs du jour, qui se demandent un peu ce qu’ils font là, quand la réponse vient des airs. Immanquables, tambours, basses, trompettes et des dizaines de cuivres venus de nulle part rivalisent de puissance. Difficile de dire s’il s’agit d’une marche militaire, un mariage ou un enterrement, une grande fête communautaire semble se dérouler sur les hauteurs avec des dizaines de musiciens présents.

Le souffle de l’émotion

Vêtus de leurs plus beaux costumes souvent extravagants, les aînés vident généreusement un grand bidon de rakija distillé localement, pendant que les plus jeunes soufflent vigoureusement dans leurs instruments en guise d'échauffement. Dans le coin, le quotidien est difficile, mais la musique est une fête, une religion, un mode de vie. "Quand vous regardez les plus jeunes souffler dans leur trompette, nous explique l'un des organisateurs du minifestival du jour, qui se délocalisera en Albanie, puis à Bruxelles dans le cadre du festival Balkan Trafik (lire ci-contre), vous voyez que c'est bien plus qu'une pratique. Ça vient du fond du cœur, de l'émotion. Personne ne lit la moindre partition ici, quand vous écoutez la musique rom, vous savez immédiatement quel est leur état d'esprit du moment."

À Bruxelles, le "Trafik" d’œuvres d’art vient des Balkans
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Trois de ces groupes seront présents à Bruxelles du 28 avril au 1er mai : Bojan Krstic Orkestar, ROJAZ et l'Orkestar Mladi Braka Kadrievi, qui réunit quarante membres d'une même famille venue de Macédoine du Nord. "Quand on a proposé à des brass bands belges de faire une petite 'battle' avec les Roms, commente Nicolas Wieërs, organisateur et programmateur du festival Balkan Trafik, ils ont tous refusé. Ils nous ont dit 'vous êtes malades ?' Ils soufflent tellement fort, ils ont une telle puissance, qu'on aurait l'air complètement nuls."

Survivre avec la musique

"Les Roms ont ce talent inexplicable", estime de son côté le musicien et compositeur serbe Goran Bregovic, ex-star du rock connue entre autres pour avoir composé la musique des films d'Emir Kusturica et désormais à la tête de son "orchestre des mariages et des enterrements". "Je joue avec les gitans, et à chaque fois, il y a un petit miracle. Est-ce que Dieu leur a donné ce rôle-là dans notre monde ? Peut-être. Ils sont libres, éclectiques, tout simplement parce qu'ils doivent s'adapter à l'endroit où ils se trouvent pour faire des sous. Alors on les retrouve dans les marches militaires, les mariages, les funérailles, et tout ça se mélange."

À Bruxelles, le "Trafik" d’œuvres d’art vient des Balkans
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"Il y a quelque chose de très punk, poursuit Goran Bregovic, leurs instruments ne sont jamais parfaitement accordés. Ils ne produisent pas de la musique, mais de la folie." Cette folie déferlera sur Bruxelles le week-end prochain, Goran Bregovic également, et d'autres formations, comme les jeunes rappeuses roms du Pretty Loud Band. "J'aime l'idée de profondément changer les choses à l'aide de l'art, témoigne l'une d'entre elles. Quand vous dites quelque chose, ça ne reste pas. Quand vous créez quelque chose, vous allez beaucoup plus en profondeur. L'œuvre reste, elle inspire, touche beaucoup plus de gens."

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