"Zoroastre", de Rameau, enflamme le Grand Manège

À tête d’un orchestre et de chanteurs de rêve, Kossenko distribue l’ombre et la lumière.

Martine D. Mergeay
"Zoroastre", de Rameau, enflamme le Grand Manège

Depuis son inauguration, en septembre 2021, le Grand Manège, à Namur, enchaîne concerts et événements innovants, faisant naturellement la part belle à la voix, cœur de métier du Cav&Ma (Centre d'art vocal et de musique ancienne), maître des lieux. Dimanche après-midi, le Concert Hall y accueillait en version concert Zoroastre de Jean-Philippe Rameau, tragédie lyrique en cinq actes, créée à l'Académie royale de musique de Paris en 1749. C'était une des premières sorties officielles du nouvel ensemble d'Alexis Kossenko, rassemblant désormais son propre orchestre, Les Ambassadeurs, et La Grande Écurie, orchestre fondé naguère par le regretté Jean-Claude Malgoire, en résidence à Tourcoing. S'y ajoutaient, ce soir-là, le Chœur de chambre de Namur (le "chœur maison") et neuf solistes de haut vol. Destiné à une édition discographique, ce concert était enregistré et ouvrait une tournée qui allait se poursuivre à Anvers et à Tourcoing.

Les bois mènent la danse

Dans cette grande fresque (livret de Louis de Cahusac) où l’action comme les personnages sont répartis entre le bien et le mal, entre les lumières prônées par Zoroastre, l’instituteur des Mages, et les ténèbres brandies par Abramane, le grand prêtre des idoles, tout est prétexte à soutenir et à "représenter" les émotions et les idées. Avec une caverne d’Ali Baba de percussions, tenues par l’incomparable Marie-Ange Petit, une forêt de bois - quatre flûtes, quatre hautbois, quatre bassons, deux clarinettes (quasi inconnues à l’époque), plus les cuivres naturels, trompettes et cors -, les cordes par sept, et même huit, pour les violoncelles, plus une contrebasse, cet orchestre est une fête (et une machine de guerre) à lui tout seul, prodige de contrastes inédits et de sensations nouvelles. En soi, entendre sonner pareil orchestre était une expérience, et un bonheur, en dépit de quelques flottements observés lors des changements d’allure (incessants chez Rameau, en particulier dans les ballets) et d’une acoustique qui aurait gagné à être arrondie (puisque l’équipement de la salle le permet).

Reinoud van Mechelen, Zoro-astre

La distribution vocale est une euphorie, avec tout d'abord un chœur assorti à l'orchestre par la richesse de ses timbres et ses inflexions, aussi précis dans les attaques que dans la diction, et renfermant dans ses rangs trois excellents solistes : les sopranos Gwendoline Blondeel et Marine Lafdal-Franc, et le ténor Thibaut Lenaerts (qui est aussi préparateur de chœur). Du côté des "méchants", la sublime Véronique Gens chantait le rôle d'Erinice, et la basse Tassis Christoyannis, voix noire et profonde, le rôle d'Abramane. Et du côté des "gentils", c'était carrément le rêve avec les deux solistes les plus brillants et charismatiques de la jeune génération, la soprano Jodie Devos, qui vit sa lune de miel avec le baroque, et le ténor Reinoud Van Mechelen, voix solaire, musicalité intense, virtuosité sans faille, un des plus grands ténors de sa génération (qui chantait l'Évangéliste de la Passion selon saint Matthieu la semaine dernière…). Avec encore deux luxueux agents doubles : le ténor Mathias Vidal et le baryton-basse David Witczak. Longue ovation d'un public surpris et heureux.

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